vendredi 18 janvier 2008

EIAO

"Kaoha nui"
C'est un peu plus qu'un simple "bonjour" que nous vous
envoyons, une fois de plus, depuis les iles Marquises que
bientot nous quittons.
Loin de la, plus au nord, plus pres de l'equateur, un point
fixe, la plus solitaire des Marquises: Eiao.
Combien de fois, au cours de nos trois sejours sur cet
archipel, avons nous songe pointer notre etrave sur ce caillou
inhabite, a 55 milles nautiques au nord de Nuku-Hiva..Toujours
une bonne raison pour reporter au lendemain, surtout quand il
est dit qu'il faut des conditions meteo exceptionnellement
bonnes et qu'il faut demander l'autorisation au maire de
Taiohae pour y relacher. Mais comme le rappellent les sages,
quand les choses doivent se faire, elles se font un jour, tout
naturellement...
Une promesse, et toutes les conditions reunies, nous voila
partis pour vivre une experience de chasse sur Eiao et
transporter de jeunes plans d'arbres fruitiers pour les futurs
visiteurs, sachant que des occasions comme celle-ci sont
rares, autant pour nos passagers marquisiens embarques
(puisque l'ile n'est accessible qu'en voilier) que pour nous.
Nos trois marquisiens: Gordon (ou Jordan), Sebastien, deux
freres de sang, et Harold, un jeune neveu, sont trois vrais
personnages "d'hier et d'aujourd'hui"; les deux chiens de
Gordon, un blanc, un beige, assez laids mais tres
attachants,"les rois de la chasse", faisaient partie de
l'equipage aussi. Il va de soi que tout le barda pour une
telle expedition suivait: fusils, sacs de couchage, baches,
futs pour la salaison de la viande, 40 kg de sel, des litres
de soyu, glaciere, eau, avocats, fruits de l'arbre a pain,
bananes et autre bouffe, une dixaine de baguettes de pain deja
toutes mollassonnes, sacs a dos, godasses de marche, plants de
manguier, avocatier et corossolier, matos de peche, gamelles
et grille pour le BBQ, deux batteries, les fils et l'ampoule
pour l'eclairage du campement, le monoi pour se proteger des
nonos et des moustiques...etc...et une tronconneuse!
Quatre heures du matin, la lumiere du petit jour n'etait pas
encore suffisante pour raviver les couleurs de l'ile, et la
pleine lune, qui nous avait accompagnee durant toute la nuit,
nous suggerait de continuer sans elle. A la pointe sud de
l'ile, la meme ou un rocher fait office d'eternel gardien
surveillant la ligne d'horizon, une enorme etoile, sans doute
meme une planete, s'elevait dans le ciel degage, ses eclats
faisaient mine de vouloir transpercer la roche dure, et voici
notre gardien de la pointe sud transforme en petit Zeus (ou
nain) tout fier, tenant dans sa main un diamant!
Apres une nuit de navigation a nous raconter des histoires de
cannibales, nous laissions filer l'ancre dans la baie de
Vaituha, petite echancrure dans la haute falaise de la cote
ouest, a la limite du panache boueux que provoque l'erosion
des flancs argileux par la cascade. Tout doucement, le paysage
noir montagneux devint une masse "terre de sienne" et
vert-bouteille. La baie prenait forme.
Et puis le grand silence: seul le ressac grommelait de petites
menaces, et vous susurrait "grouillez-vous avant que la houle
ne se leve!" Charmant!
Dans un premier temps, seuls y debarquerent, sur cette
plagette de sable noir encombree de rochers, aiguisant deja
leurs machettes, nos gentils passagers -faussement cannibales-
et leurs chiens, et ils s'attaquerent, sans plus tarder, a la
Nature. La tactique etait de prendre par surprise les cochons
sauvages qui s'attardent ici et la, non loin de la source, au
bas des falaises, avant qu'ils ne rejoignent le plateau,
sentant le danger. Un mouton etait egalement au programme pour
le mechoui du soir, car, la veille nous fetions l'anniversaire
du capitaine et c'est ainsi que nos marquisiens comptaient a
tout prix marquer le coup! La bouteille de champagne ne les
avait pas rassasie, pardi!
Nous etions "consignes" sur notre propre bateau, la bonne
blague! Nos amis pretextant que nous devions nous reposer. On
avait bien compris qu'ils ne voulaient pas que l'on traine
maladroitement dans leurs pattes pour le premier carnage! De
toutes les facons, nous avions du travail sur le bateau avant
de debarquer nous memes, car le pont, apres ces 15 dernieres
heures de navigation...notre "pauvre" pont ressemblait a une
porcherie, quand a la plage arriere qui avait subit les
assauts de ces goinfres depecant les 80 kg de thons peches a
la traine, s'etait transformee en patinoire gluante et
sanguinolante, un abattoire aurait ete plus propre! Se
reposer? ! Deux heures a frotter pour lutter contre les
milliards de mouches vertes repugniantes qui deja tapissaient
notre sol flottant et tournoyaient bruyemment autour de nos
chevilles.
Une heure de roupillon...et voila que Sebastien, surexite,
revenait sur Inia recuperer tout le barda: 4 cochons sauvages
etaient deja captures et un agneau sur le gril!
Le campement etabli rapidement sur la plage, ils etaient deja
repartis comme des assoiffes, dans la brousse, alors que les
chiens etaient fatigues et surtout l'un des deux etait deja
blesse. Dans leur pratique de chasse, se sont les chiens qui
arretent le cochon, vient ensuite la corde passee sur la patte
arriere. Le fusil n'intervient que pour proteger le chien si
un male fonce sur lui en tueur.
C'est tranquillement, en kayak, surfant sur la vague, que nous
avons rejoint la plage pour y prendre notre premier bain sous
la cascade.
Fin d'apres-midi sympa autour du poisson decoupe qu'il fallait
mettre a secher puis est venue l'heure du mouton croustillant,
du fruit de l'arbre a pain cuit a point, du poisson cru au
choux. Le soleil couchant nous laissait esperer un lendemain
prometteur et une bonne journee de marche en perspective!
Quatre heures et demi, de nouveau, decidemment les journees
n'appartiennent qu'a ceux qui se levent tot et pourtant le
lever a notre bord fut des plus penibles...mais nous avions
une pensee pour nos marquisiens qui, cette nuit la, n'avaient
dormi que deux heures, peut-etre trois, dans leur campement,
car les cochons tues etaient deja en morceaux et mis au sel.
Nous entamerent les deux heures de grimpette a travers les
acacias et les pommiers-cannelle, pour atteindre la crete et
le plateau de l'ile, a la maniere locale, apprenant a regarder
la nature avec les yeux des marquisiens, d'un marquisien:
Sebastien. Nous sentions tout pres de nous, les betes qui
demeuraient la, tendant l'oreille vers ces bruits nouveaux,
nos bruits de pas, de respiration et de bavardages.
Sebastien preferait nous accompagner sur l'ile, car il
apprecie davantage l'exploration de cette ile, et il semblait
en avoir un peu marre de la chasse "au gros"; Gordon, son
frere, chasse pour "le trophee", pour ramener des grandes
dents de cochon, qu'il exposera "vilainement" chez lui en
signe d'excellent chasseur marquisien qui defie les gros
males. Un peu plus poete, le Sebastien, mais nous le
souptionnions aussi, fins tacticiens qu'ils sont, de nous
balader a l'oppose de la ou chassaient Gordon et Harold.
Vallait mieux d'ailleurs!
"L'homme ne doit pas violenter le milieu a qui il rend visite,
ou il vit - dont il vit- sauf a courir le risque d'etre
detruit a son tour." Nous avions confiance en notre "guide"
qui maitrisait son affaire et qui connaissait le probleme du
fragile equilibre de cette ile. Sebastien est surtout un tres
bon conteur!
Eiao est gravement deterioree par l'erosion et le cheptel
importe qui se trouve a l'etat sauvage. Autrefois habitee
(quelques "pae-pae" en temoignent) l'ile n'est plus peuplee
que de moutons, de cochons, de quelques chevres, de quelques
chats, de quelques souris, en plus des oiseaux de mer qui y
nichent. Il ne subsiste que de rares vestiges de l'ancienne
foret dont de droles d'arbres (du nom de Puatea) au tronc
enorme et creux (servant autrefois a la construction des
pirogues) avec quelque feuillage a la cime, un peu comme les
baobabs du "Petit Prince". D'impressionnants precipices
plongent dans la mer - que notre bateau semblait minuscule et
vulnerable tout en bas, dans les rafales - apres avoir
traverse de petites terrasses ou la vegetation s'accroche.
Le vaste plateau de couleur rouge (argile et tuff) n'est autre
qu'un champs de boules de lave ("bombes" volcaniques) a perte
de vue ou ravinements et fonds de vallees verdoyants essayent
de rivaliser avec cette beaute nue de terre de lune rousse. Un
choc devant ces formes rondes mises a nues, sculptures
naturelles sorties de terre, qui, par leur noirceur de lave
ferrugineuse, donnent par contraste, tout l'eclat aux couleurs
chaudes de l'argile molle...un enchantement de lumieres de feu
comme au premier matin du monde...Sentiment d'inquietude dans
le devenir de ce paysage d'erosion anormale et acceleree ou,
toutefois, il pleut.
Ces lieux que l'on croit oublies prennent une importance
insoupconnee, nous qui pensions qu'Eiao n'etait qu'un simple
caillou dans cette immensite oceanne!
Rien d'etonnant que ce paysage mysterieux et silencieux
s'accorde parfaitement avec la legende d'un tresor cache sur
cette ile.
"1938, un homme denomme Ozanne vint a Eiao accompagne d'une
femme, de cinq travailleurs et deux assistants pour rechercher
le fameux tresor d'Eiao. Nous apprimes plus tard que ces
soi-disant travailleurs etaient des prisonniers et qu' Ozanne,
un americain, etait employe pour garder ces prisonniers. Cet
Ozanne avait amene, en plus des moutons et des cochons, des
animaux de trait, chevaux et boeufs pour tirer des charettes
et un chemin fut amenage pour acceder a des grottes ou il se
rendait seul la plupart du temps, les ouvriers-prisonniers
l'attendant a quelque distance.Au bout d'un mois environ,
Ozanne se dirigea de l'autre cote de l'ile, au nord. Un bateau
l'y attendait et il embarqua tout seul, abandonnant tout le
monde. Apres six mois, la femme et les ouvriers construisirent
une pirogue et reussirent a atteindre Terre Deserte, la cote
ouest de Nuku-Hiva. On n'a jamais su ce qu'etait denenu Ozanne
ni s'il avait trouve le tresor...un prisonnier etait reste sur
l'ile et il fut recupere bien plus tard"
"Quant au tresor, il fut cache bien avant la premiere guerre
mondiale, par des pirates sud-americains qui se croyaient
pourchasses. Le pretre embarque sur ce bateau, un pretre noir,
voulait sauver ce tresor, il fut tue et enterre dans une
grotte. Ces os, ainsi qu'un crucifix en or massif furent
retrouves et les analyses effectuees sur les os ont bien
confirme qu'il s'agissait d'un etre humain de race noire!"
Il faut toujours se mefier des legendes, car, elles seules,
peut-etre, disent la verite!
En tout cas, ce qui est une verite, c'est la reflexion que
nous a confiee Sebastien, comme quoi, le vrai tresor sur Eiao,
c'etait la Nature!
Et en reponse a toutes ces revelations, nous avons glisse a
l'oreille du grand conteur-Sebastien, que le tresor, c'etait
plutot lui en personne...Avec son large sourire malicieux, il
rougit legerement a ce compliment!
Et la roche elle-meme fait partie de ce tresor car, c'est sur
Eiao que les marquisiens, pendant tres longtemps, venaient
tailler et extraire leurs herminettes, dures comme fer. Des
milliers d'eclats de silex jonchent encore le sol.
Eiao a connu aussi son "robinson" en 1960, Georges de Caunes,
l'infatiguable et talentueux conteur, lui aussi, qui avait
fait le projet d'y rester plus d'un an, mais tres rapidement,
il deprima et demanda, par le biais de sa radio qu'il animait
quotidienement, a repartir!
Puis vint, dans cette periode, l'idee du gouvernement francais
d'y faire ses essais nucleaires...Alors que l'armee commencait
les installations, les marquisiens se sont violemment opposes
et ont obtenu gain de cause...ouf! C'est alors que
"Mere-Patrie" s'est rabattue sur le choix de l'atoll de
Mururoa pour ses experimentations nucleaires.
Les marquisiens ont meme reussi a imposer a l'armee de
"nettoyer le site". Tout a ete jete a la mer, alors que les
materiaux utilises auraient pu servir a la reconstruction de
maisons sur Terre Deserte (Nuku-Hiva)... Enfin, bref!...
C'est ensuite, peut-etre que Eiao faisant un peu trop parler
d'elle, que cette ile fut classee et protegee par les
Domaines.
Elle l'est toujours aujourd'hui...Les Marquisiens demandent
depuis 1995 que leur archipel soit inscrit sur la liste du
patrimoine mondial de l'UNESCO.
L'attrait actuel de cette ile est bien sur les quelques
parties de chasse qui y sont autorisees (castrages des cochons
sauvages compris), pour essayer de reguler les troupeaux
(surtout pour baffrer, oui!), trop de moutons de toutes les
facons et nous misons tres peu cher sur la reussite des
plantations des jeunes arbres fruitiers.
Quelques orangers de variete mediterraneenne, plantes jadis
par les "grand-peres a tous" (!), attendent que les
"petit-enfants" de passage sur l'ile, veuillent bien les
soulager de leur dixaines de kilos de fruits pur jus.
Nous avons aussi entendu parler d'extraction sur l'ile de gros
troncs d'arbres pour la sculpture? La, il y aurait peut-etre
de quoi s'inquieter car, le tourisme augmentant, le volume de
bois sculpte en divers objets artisanaux augmente lui aussi a
vitesse vertigineuse...et si le bois vient a manquer sur les
grandes iles, se rabattre sur les "forets" des iles
inhabitees, aussi fragile et pauvre que celle d'Eiao, va
entrainer des consequences definitivement irreversibles...
Le temps pluvieux revenant, c'est avec une certaine
frustration que nous quittions le mouillage et ses
falaises...Adieu les projets de plus longues marches sur le
plateau...
Les futs bien pleins de cochons sales, nos filieres
recouvertes de poissons a moitie secs, hommes, chiens et
cochons vivants effondres de fatigue sur le pont...Vingt
heures plus tard, enveloppes de multiples odeurs a vous donner
la nausee, nous repiochions dans la baie de Taiohae, cette
aventure, courte mais combien riche, prenant fin.
Nous avons deja envie d'y revenir! C'est terrible!
"La premiere impression reste toujours unique. Le premier
amour, le premier lever de soleil, le premier contact avec une
ile des mers du Sud sont des souvenirs mis a part, et ont emu
en nous une sorte de virginite des sens". Aussi, nous savons
deja que nous respecterons cette si jolie pensee que Stevenson
griffona discretement dans un de ses livres. Ce n'est pas
demain que nous y retournerons!
Un autre horizon nous appelle...
Bisous a tous
Christine et Michel

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