Et bonjour a vous tous!
Inia de retour sur le net, nous venons d'arriver au Chili, a Ancud (Chiloe), avant de vous raconter ce que fut ce grand et long voyage "d'Amour". Voici ce que fut le tremplin de cette epopee. Bonne lecture et a bientot.
RAPA, par 27 36 S et 144 20 W,
Derniere ile de l'archipel des Australes, La plus "orientale" et la plus australe de la Polynesie Francaise,
"Cap sur l'ile qui nous attendait la-bas, pres de la frontiere du brouillard a l'est du soleil et a l'ouest de la lune"
Du 10 au 28 decembre 2006
Un depart de Raivavae avec tant d'emotions que nous ne saurions dire si cette ile nous avait vraiment "adopte"... On y croit! Tous nos amis "raivavaeens" ont mis tant de hargne et d'entetement a nous retenir qu'il devait bien y avoir une Reelle Amitie, en effet! Toutes les bonnes excuses y sont passees! Nous avons resiste a ces tentations et surmontes les doutes, persuades que notre choix est le bon, surtout celui de saisir la bonne periode... On ne prend pas la mer comme on prend la route... Les masses d'air ont leurs lois, la preparation d'un bateau a ses regles aussi, et nos amis "terriens" qui nous mettent involontairement et gentiment a l'epreuve des sentiments, ne se doutent pas que ca pese lourd sur le Coeur, mais lorsqu'un equipage est "pret", rien ne peu le retenir! Encore un grand merci a tous... Merci... Merci...
"La vie est une longue suite de separations"...
Derniere petite voix sur les ondes, celle de "Atoll (Antoine)" qui nous confirme un creneau meteo favorable pour les deux jours a venir et, toutes voiles dehors, nous laissons la silhouette de Raivavae se noyer dans les eaux de plus en plus obscures de la nuit... Notre premiere nuit en mouvement apres tant de mois d'immobilite sacree! Le plaisir des nuits courtes de l'ete austral... La ronde des etoiles... Un tres bon vent, une belle houle nous tirent ou nous poussent en avant et le pilote automatique, nous reserve la surprise de bien vouloir nous seconder dans ce periple oceanien.
Tout l'ocean nous appartient, la grande porte de l'horizon du levant s'ouvre devant nous, la vraie paix, la vraie liberte du grand large nous recouvre de nouveau. Nous avons l'impression que la brise saline et la purete bleue ondulante et moutonnante nous invitent une fois de plus au grand jeu. Inia navigue si bien qu'il nous faut malheureusement le brider pour ne pas arriver de nuit dans la complexite de l'entree de la baie habitee de Rapa, tres, tres mal pavee, mais bien balisee.
Seulement 300 milles nautiques entre Raivavae et Rapa, a peine habitues aux mouvements du bateau soutenu par Eole, sur le dos bossu de Neptune, deja, il est necessaire de jeter les seaux pour se freiner! Mais Rapa nous reserve une tres tres belle escale...
Rapa, "Rapa Iti" plus exactement, petite soeur de l'Ile de Paques, "Rapa Nui", ce n'est pas par hasard si "Rapa" signifie "en dehors", "a l'exterieur", "de l'autre cote". Ces deux iles sont-elles vraiment reliees entre elles par l'histoire de leurs peuples?
A plus de 500 km de toute terre habitee, les hauteurs altieres de la petite australe et ses cretes en prisme se devoilent a notre etrave dans un lever de jour peu nuageux et tres matinal: une belle et tranquille approche d'un monde inconnu pour nous.
Cette ile, encore plus au sud, a l'aspect sauvage et depourvue de recif de corail, comme a nu sur son lit d'ecume, baigne dans une atmosphere fraiche et souvent pluvieuse, mais nous amenons le soleil estival sur ces sommets aux tons vert pastel et rouge brique, sur ces aretes rocheuses tranchantes imitant un chateau de contes de fees, dans ces vallees arrosees de cascades et de rivieres.
Apres avoir zigzagues dans le chenal balise, tenant le cap sur les deux alignements precieux pour se parer des hauts fonds corailliens qui barrent l'entree de la baie en brise-houle naturel, nous glissons sur les eaux d'un lac vert emeraude de cratere affaise, jusqu'au petit quai des goelettes, vide de tout autre bateau de passage.
"Aronga", "aron'a" ou tout simplement "salut"! C'est la facon de souhaiter le bonjour a Rapa, de saluer ces orgueilleuses cretes qui, maintenant que nous sommes immobilises, nous encerclent sous un ciel bleu de chez bleu, la baie est un extraordinaire miroir qui capte l'originalite du relief pour le transformer en un merveilleux double visage!
A peine sommes-nous amarres, Alain, le motoi (le policier si vous preferez), notre futur guide et trait d'union avec la population, averti de notre arrivee par les amis de Raivavae, et ayant repere au loin nos deux mats bien "paralleles", nous accueille et nous arrache a notre bateau, direction la kermesse de l'ecole. Voila une tres belle occasion pour un premier contact avec la population. Des nouvelles tetes, c'est tout juste si les enfants ne nous sautent pas au coup! Nous reperons vite les personnages clefs tels que le maire, l'instituteur a la voix "musicale" et a la carrure d'un taureau tatoue, les meneuses de troupes associatives, la bonne soeur, le pasteur, toutes les mamans aussi grassouillettes que leurs bebes, etc... Mais ici, tout le monde a sa place, son role, tout le monde est entendu. Nous nous dirigeons forcemment aussi vers les rares visages "pales" qui nous ont egalement reperes. Des "sages" qui meritent toute notre attention et notre respect, car pour venir vivre dans une ile si isolee, il faut bien posseder une philosophie a part, loin de toute empreinte hexagonale. D'ailleurs, leur regard a eux nous sera precieux.
Deja ces mots resonnent a nos oreilles: communaute, collectif, cooperative, comite, associations, conseil des sages...
Quatre cents personnes, sur cette ile de quarante km2, reparties sur deux villages dans l'unique et immense baie profonde d'Ha'urei, qui vivent en parfaite entente, en parfaite harmonie avec leur nature. Si cette ile du "bout du monde", "du dehors" a soit-disant longtemps souffert de l'isolement et de la rarete des communications, sincerement, aux dires des uns et des autres, aujourd'hui, ils semblent plutot heureux de leur sort. L'isolement les preserve. Ceci dit, depuis l'ouverture du canal de Panama, la population a toujours vu passer au large des navires transoceaniques, car Rapa etait et demeure sur le trajet Panama-N.Zelande; heureusement pour elle, Tahiti a pris le dessus! De plus, rien qu'a la lecture de la longue liste des ouvrages ecrits ou rapports scientifiques de toutes nationalites, Rapa n'est jamais restee dans l'ombre.
Les sommets en gradins encore couronnes des douze ruines de fortifications, veritables forteresses antiques abandonnees il y a deux siecles et qui semblent encore surveiller, souvent la tete dans le brouillard, l'acces de cette ile, temoignent d'une epoque ou les clans, non encore regroupes en village (arrivee des missionnaires), se faisaient la guerre...une probable course a la terre pour cause de surpopulation...ou peut-etre, cherchaient-ils a se proteger d'une eventuelle attaque du monde exterieur pointant son nez par la mer...? Les theories des uns et des autres sont valables. Ces citadelles deployees en arc de cercle sur les contreforts de l'ancien cratere etaient, non seulement des villages entiers, mais aussi des positions sures, de vrais nids d'aigle, d'ou l'on pouvait resister aux assaillants. D'apres l'archeologue Suisse C.Ghasarian, les communications entre clans suivaient une ligne qui passait systematiquement par le petit ilot central en fond de baie, l'occasion revee de surnommer l'ilot "tapui" le nombril de Rapa. Rapa Iti "se doit" d'avoir son propre nombril, elle aussi! Il est vrai qu'au simple regard de la carte marine de Rapa, avec cette immense baie qui s'avance dans les terres en angle droit, l'ile a plutot une allure de haricot, de foetus, pourquoi pas, avec l'ilot "tapui" comme nombril; la forme egalement d'une oreille et avec les roches phonolites du meme ilot central, on pourrait bien decerner a Rapa la medaille de la meilleur "ecoute".... Allez! Meme du bateau, mouille au milieu de la baie, face a cet amphitheatre des temps geologiques etrangement habille de "forts" tailles a meme la roche, nous nous laissons intriguer par ces bizarreries du passe en acceptant que l'imagination des plus inventifs "face" l'histoire!
A l'heure actuelle, l'ambiance est singulierement tout autre, cette communaute tres unie et tres chaleureuse, va jusqu'a vous dire que meme les terres en friche, construites, ou cultivees appartiennent a l'ensemble des gens de Rapa, la Nature est ici a tout le monde...Ils sont fiers, et peuvent l'etre, des conceptions liberales de leur propre systeme! C'est un signe de superiorite morale que de permettre a tout homme d'assurer son existence materielle en puisant de l'eau de source et en cultivant le taro (ou autre) sur n'importe quelle terre disponnible. Etonnant...La! Incontestablement, ils "battent" les Marquisiens!
Les futurs maries doivent se presenter a toutes les familles et tout le monde est invite... La population est une grande famille en quelque sorte. Si un etranger a l'ile (meme un polynesien d'une autre ile) souhaite s'installer sur l'ile, il doit epouser un ou une Rapaitienne . Au niveau des melanges de sang, ils s'en sortent tres bien... C'est un peuple bien organise et plein de bon sens, surtout grace aux "sages" et a cette education collective. Nous abordons une population dont le mode de vie autour de la parente et de l'organisation sociale est des plus elabores. Impregnes que nous sommes de Raivavae apres un si long sejour, la comparaison, a notre bouche, est automatique (malheureusement!) et, il faut bien l'avouer, le contraste est enorme, deux iles antinomiques a souhait! Peut-on parler d'evolution? Disons que les Rapaitiens d'aujourd'hui prennent davantage de recul par rapport a la religion et font preuve de moins d'egoisme: "plus libres dans leurs actes" et plus "responsables".
Le conseil des sages, reunissant les sept anciens de la population prennent, valident ou non toute decision, protegent en quelque sorte le bien-etre de Rapa de toutes les "betises" qui pourraient etre commises. Pour l'anecdote, tout de meme, au sujet de l'intrusion des boeufs sur l'ile, les "sages" trouvant la chair bien bonne se laisserent amadouer par la gourmandise... Et aujourd'hui, apres se les etre leches, ils s'en mordent un peu les doigts, car les boeufs en liberte provoquent quelques degats! Finalement, le boeuf, ce n'est pas aussi bon que le poisson!
Des vaches, donc, il y en a sur Rapa, et a Noel une dixaine passent au four, avec leurs "cousines" les chevres! Tout ceci bien arrose de biere! Mais a ce sujet, pas de vente d'alcool dans l'epicerie et il n'est pas bien vu d'en faire venir par la goelette qui ne passe que tous les deux mois, sauf en prevision des grandes fetes en communautaire, a savoir les mariages, la Noel, le Jour de l'An. On ne peut donc pas dire que Rapa souffre d'alcoolisme comme ailleurs en Polynesie.
Le village, meme s'il est reparti en deux, est un vrai village, maisons regroupees aux toits de tole bleue, rouge, orange, jaune, vert, gris, autour de la mairie, l'ecole, la poste, le dispensaire, le temple demesure, la petite chapelle minuscule (a la taille du faible pourcentage de catholique qui n'est que de 5%), la cooperative alimentaire, l'equipement, l'epicerie, la station meteo tres bien equipee, le futur musee, des ruelles et plein de petits panneaux de bois aux inspirations enfantines "protegeons notre nature", "gardons notre village propre", "respectons la mer",...!
Il parait que Thor-junior Heyerdahl en personne, fils du celebre aventurier du meme nom, associe a jamais a celui de Kon-Tiki, et qui a surnomme lors de son passage ici "Moronga Uta, une ville en ruine dans les nuages", a notre gout un peu trop tueur de requins, voleur et pilleur pour la "bonne" cause de l'archeologie, aurait promis aux Rapaitiens de restituer la collection "Rapa" qui demeure au musee Heyerdahl a Oslo! Promesse en l'air ou non, les Rapaitiens ont espoir, en tout cas, les gens d'ici tiennent a toutes les histoires du passe et bichonnent leurs trouvailles, en pierre, en roseau, et en bois, a en voir l'exposition de la mairie. Le tourisme etant quasi-nul, il sagit bien d'une population un brin concernee par ces affaires ancestrales! Regrettant que leurs aieux n'aient pas laisse suffisamment de traces, peut-etre cherchent-ils aujourd'hui a reduire les lacunes? C'est encore un exemple de cette vie communautaire qui desire transmettre aux jeunes. L'institeur, figure connue dans toute la Polynesie ne manque aucune occasion pour mettre en valeur de vieilles legendes par le biais de la chanson et des danses. Ainsi, Rapa Iti aurait ete d'abord decouverte par des femmes venant de l'ile de Paques (Rapa Nui) dans de primitives embarcations a voile. Beaucoup etaient enceintes, et se serait d'elles que descendraient les habitants actuels.
Un tombeau taille dans la pierre, au sommet d'un des pics verts fait aussi partie de l'histoire. Tombeau royal ou non, celui qui fut enterre la (ouverture plein nord) a son ame au vent et au soleil, et pourrait bien etre le vrai gardien de la baie ou de la voute celeste, a en croire la silhouette de l'homme gravee en bas-relief, les bras ouverts et regardant le ciel, sur le flan nord du tombeau. Les Rapaitiens vous pousseraient meme a ce que vous rendiez visite a cet ancetre qui alimente le mystere. A Rapa, pas de tiki ou de statues, avec la construction des murets et des terrasses des forts, ainsi que les cultures de taros pour nourrir cette surpopulation, ils avaient bien d'autres chats a fouetter que de tailler la pierre, avant de froler la pure et simple disparition, due aux epidemies suite a la venue des europeens.
De la route qui borde la baie "au double village", on peut voir encore les differentes generations de l'habitat, maison en vegetal (encore presente dans les annees 60), maison en pierres de taille rouges chaulee et maison en carton-plastique d'aujourd'hui! Petits jardins autour, ici, les filaos sont tailles en haie, au carre, pour s'abriter du vent, bien evidemment, car a Rapa, le vent souffle fort! Seules les maisons de la partie nord de la baie sont bien plus abritees.
Les jardins presentent d'autres couleurs, d'autres lumieres. Les lauriers-roses, les geraniums, les volubilis, les roses-tremieres, les begonias geants, les roses, les pechers, les figuiers, quelques hortensias... Temoignent bien d'un climat plus frais et plus humide. C'est une fleur de capucine que l'on glisse a l'oreille, et non pas de tiare ou de frangipanier. Les cocotiers sont rares. Les cultures sont pres des ruisseaux dans les vallees, ou les tarodieres en terrasses irriguees a la maniere des rizieres, sont reines. Les fourres de cafeiers egayent les arrieres des maisons, quelques bananiers, papayers, avocatiers et manguiers disperses essayent de pousser tant bien que mal dans les plantations.
Quant a la brousse a laquelle nous nous sommes frottes lors de nos grimpettes sur les cretes pour trouver le plus beau point de vue sur les baies escarpees qui donnent a l'ile l'aspet d'une feuille ronde dechiquetee par une chenille, elle se developpe en grands tapis de fougeres basses, de pins de chez-nous, de goyaviers rouge et de pommiers-rose (meme famille que le goyavier) qui envahissent et mettent en perile les nombreuses plantes indigenes et endemiques. A notre grand etonnement, la myrtille vient se joindre a ce melange sub-tropical, sub-tempere et rentre dans la composition des couronnes vegetales du quotidien. La fougere arborscente noire se plait dans les endroits frais et humides, tout comme en Nouvelle-Zelande. Les pandanus sont bien maigres, sauf une variete d'altitude a grosses fleurs orangees superbes, par contre les roseaux des montagnes se melangent aux fougeres et ce sont ces roseaux- la, avec les joncs, qui sont utilises pour la vannerie, la singularite de l'ile. L'art du tressage atteint, a Rapa, son summum de creativite et d'esthetisme dans la realisation des chapeaux et des paniers ronds. Malheureusement, il est difficile de voir ces dames pratiquer leur art, car tout se passe dans l'intimite de leur interieur, ce n'est qu'en frequentant le temple, le dimanche, que l'on peut deposer son regard sur les details fins des tressages.
Les bords de chemins, pres de l'humidite ambiante, sont habilles de pissenlits geants, d'oseille, de lys, de graminees, de campanules, de framboisiers et autres. En plus de l'oseille qui a fait des petits bonheurs de soupe, le cresson de la source a pimente quelques unes de nos salades de chou.
Les fonds de baie, difficile d'acces pour les voiliers, mais du bonheur en petites embarcations, y compris le kayak, sont de veritables vasieres ou il ne fait malheureusement pas bon jeter l'ancre. Apres les nombreuses cathedrales de corail, les eaux se troubles et les joncs envahissent la boue. Les seuls heureux dans l'affaire sont les tortues, les canards sauvages et les vaches qui patauchent librement.
Les Rapaitiens sont essentiellement tournes vers la mer. Tres peu de voitures, car tres peu de chemins carossables, beaucoup de brouettes de jardin comme moyen de locomotion!! Plus serieusement, ils privilegient le "poti", le bateau, pour traverser la baie, trimbaler les gamins et les personnes agees d'une rive a l'autre, partir a la peche et rejoindre toutes les autres baies ou les cultures attentent la main de la femme. Il faut vraiment une alerte cyclonique pour les empecher de prendre la mer. Trois baleinieres sont encore en service, fabrication locale bien sur qui embarquent les familles entieres, toutes generations confondues, les femmes et les enfants sont deposes dans les vallees pour decortiquer les oursins, "cueillir" les algues vertes et visiter les tarodieres, pendant que les hommes partent a la peche. Ha! Cette peche! Une vraie passion! Toutes les conversations sont accaparees par "la peche"! A Rapa, tout se mange, tout se peche, a la traine, a la dandinette ou en apnee au fusil. Pas de ciguaterra, et c'est vraiment un plaisir que de revoir une population se nourrir de leurs propres produits. En ces temps de Noel, la peche collective est a l'honneur, des centaines de poissons harponnes par les hommes, sont distribues a tout le monde. Les immenses congelateurs se remplissent! Les femmes se mettent alors au grand nettoyage et ecaillage au bord de l'eau apres avoir prepare un grand ma'a (repas) pour ceux qui se sont geles dans l'eau pendant des heures, malgre leurs combinaisons epaisses.
Nous avons passe l'essentiel de notre escale, en attente du vent favorable, amarres au quai. Pourtant, nous ne sommes pas des adeptes des quais ou catways des marinas, mais un petit quai de goelettes en Polynesie, c'est different, c'est la vie d'un village, d'une ile entiere. Nous n'avions pas encore opte pour ce style d'escale, c'est chose faite! Peu de voiliers frequentent ces latitudes, peu de goelettes trainent dans les parrages, donc on ne gene personne en restant a quai. Le mouillage est particulierement desagreable, voir dangereux. Le fond etant constitue de brisures de corail mort recouvert d'une fine pellicule de vase, n'assure aucune tenue. Par petit vent, le bruit du ragage selon les "zings et les zoungs" du bateau qui suit les tourbillons du fond de baie, est insoutenable. Et on se demande a tout instant quel genre de mauvais coup se prepare au fond. Sans compter que par vent de NW fort, les rafales devalent la montagne avec des accelerations epoustouflantes, meme l'amarrage au quai devient perrilleux; amis navigateurs, dans de telles conditions, fuyez, prenez la mer si vous le pouvez! Un des derniers voiliers qui est passe par ici, a explose son davier et a failli ne pas recuperer ancres et chaine. Il faut pouvoir egalement compter sur son guindeau, car il est mis a l'epreuve, entre les grandes profondeurs et les risques de "capture" de la chaine. Pas bon! Pas bon! Nous sommes plusieurs voiliers a evoquer un ou deux corps morts... Peut-etre les "sages" accepteront? Mais peut-etre aussi que les Rapaitiens preferent les courtes escales des voiliers. Il y a aussi la barriere du gouvernement actuel, peut-etre que la toute nouvelle presidence, relancera les projets sur les iles; Polynesiens, vous connaissez le probleme! L'avenir demeure une incertitude pour chacun de nous tous!
Inia, au bout de ses amarres, est accessible a tout le monde. Nous avons droit a beaucoup de visites, un contact direct avec la population tres enrichissante et tres amicale. Se glisse dans le regard de beaucoup, le reve de naviguer sur un tel voilier, vers d'autres lieux lointains, ou tout simplement vers les hauts fonds a cinquante nautiques environnant (Morotiri) ou la peche (de langoustes, par exemple!) serait miraculeuse! Nous profitons de ces passages a bord, surtout des hommes, puisqu'il est quasi-impossible d'outre-passer la timidite des polynesiennes, pour les faire parler de leur vie sur cette ile, une vie emplie de regles respectees, pour comprendre "leur vision de leur petit monde", "petit" en superficie mais "grand" dans leur coeur, pour ecouter leurs messages qui nous sont livres personnellement, et pour le monde entier indirectement.
A quai, C'est l'occasion aussi, pour partager des moments de peche a la ligne de petits poissons plats, le soir, pour certains de nous amener des nectarines savoureuses, de bons chocolats de Noel (on se fait gater!) ou de partager les retours de grande peche (komo-komo, carangue, thon, poulpe) exterieure a la zone protegee de la cote est; de voir le truck (le bus) scolaire faire son demi tour avec des enfants qui chantent a tue-tete, c'est aussi l'occasion de remplir nos cuves d'eau de source, de se dessaler, d'etre dans l'ambiance nocturne des promeneurs et des groupes d'ados, des travailleurs de l'equipement ou des retours des vallees voisines, de mettre pieds a terre sans passer par le kayak et d'avoir un acces direct au four communal le plus proche.
Et oui! Encore une singularite de l'ile et de la notion de mise en commun. Comme a l'ancien temps (de la vie sur les cretes), les Rapaitiens se sont construits des fours a pain un peu partout, en utilisant la pierre locale pour la voute et la sole, faute de briquettes en argile (bien qu'il y ait de l'argile sur l'ile), un coffrage en beton, un trou dessus pour laisser partir la fumee que l'on bouche avec une pierre et un tissu humide. Le four se trouve dans un barraquement en tole pour se proteger de la pluie. Chacun amene du bois qu'il trouve ici et la, et le four est utilise par qui veut, pour le pain mais aussi pour les marmites du "ma'a" (repas). Nous avons pris plaisir bien sur a glisser a plusieurs reprises notre miche de pain dans un four bien chaud...Rien que pour la bonne croute doree a souhait! Voici qui nous a rendu bien nostalgique de notre propre four a pain du "Moulin"!
Cela fait bien longtemps que les fours ne sont plus des mysteres pour eux, car ils fabriquaient leur propre chaux (pour les murs des maisons) a partir de blocs de corail (pourtant, ce n'est pas l'ile de la Polynesie ou il y en a le plus!). D'ou vient cet apprentissage?
A peu pres tous les matins, nous partons jeter un coup d'oeil a la carte meteo. " Le vent, ou est le vent?" Rapa, a l'extremite de la Polynesie, possede une station meteo des plus sophistiquee, avec lance de ballons! Et c'est une sacree chance pour les marins que d'obtenir des infos precieuses avant d'entamer une traversee. Jacques, le meteorologue, toujours suivi par ces animaux, chiens, chats et Marguerite la petite vache qui broute l'herbe de la station en se fichant eperdument du temps qu'il fait! Se donne a fond pour vous degoter le detail de la houle et de la direction du vent quelques soit votre partance! Il va meme jusqu'a vous livrer des fruits pour eviter la deprime des jours sans vent! "Elle est pas belle, la vie, a Rapa?!"
C'est extraordinaire que de pouvoir profiter de Rapa, dans un calme olympien du genre, qui dure, qui dure, le soleil s'est accroche aux cretes et ne veut plus les quitter! Habituellement delaissee pour cause de tempetes successives, de vents violents, Rapa se garde de nous montrer son visage en pleurs, lorsqu'elle se transforme alors en marecage, que les chutes qui tombent de toutes les falaises et de toutes les collines, de simples murmures en ce moment, donnent l'illusion d'une ile percee d'une myriade de voies d'eau...alors, ne nous plaignions pas et savourons cette escale si etonnante de verites de Vie! Qui donc nous attend de l'autre cote de l'ocean? Personne, pour le moment!
Nous sommes prets a hisser les voiles a tout moment, ce qui est d'ailleurs assez desagreable de vivre suspendu dans le temps, mais voila que notre guindeau nous preoccupe serieusement, denouveau, et cette faiblesse la, nous ne pouvons faire semblant de l'ignorer. (Nous devions rejoindre le milieu de baie pour liberer le quai au "Tahiti Nui" qui ramene la jeunesse scolarisee de la capitale, de retour pour les vacances de Noel.) C'est avec une determination certaine que nous redemontons notre guindeau en fin de vie... Le re-remontons apres nettoyage complet de la partie mecanique, ou un roulement a billes s'est casse... Le guindeau a de toute facon perdue notre confiance... Atelier mecanique inprovise sur le quai et ca repart avec un peu plus de jeu dans les engrenages.
La-dessus, arrive le jour de Noel, nous le passons dans une des familles de Ha'urei autour du feu, "la maisonnee Faraire", du bonheur simple pour un quotidien juste ameliore, ce soir-la du reveillon, les enfants se regalent d'un peu plus de colorant dans les sucreries, il y a davantage de poissons sur le BBQ et les langoustes sont plus grosses, le gazpacho de tazar contient des capres et de l'aneth! Le clou de la soiree est cette fameuse bouteille format magnum de Lalande-Pomerol, annee 2000 (un cadeau de mariage) ouverte pour l'occasion de Noel, a partager entre tous...Souvenir inoubliable et insolite, faut le dire! Lorsqu'ils partagent le repas, les Rapaitiens se sentent visiblement heureux et solidaires les uns des autres, encore plus s'ils ont des etrangers invites a table. Assis autour du feu, ou autour des jolies assiettes chinoises, service "riz", ils s'exhortent sans cesse a en reprendre, de tous ces bons plats de poissons et de "rougets aux longues antennes (!)". Malheureusement, nous n'avons pas leur capacite a ingurgiter autant de quantite et nous sommes toujours peines d'une eventuelle vexation!
Autre cadeau de Noel, celui de la mairie, via notre ami Alain, que de nous mettre dans les mains, pour un agreable moment, les anciennes photos, souvent en noir et blanc, du sejour de l'anthropologue americain A.Hanson qui sejourna a Rapa de 1963 a 1964, ainsi que son livre qui est une mine d'or pour la comprehension de bien des choses. Nous nous y sommes plonges!
Entre autres, ce qui nous a marque, tellement c'est flagrant, c'est qu'a cette epoque, ces "sales" pinus francais qui assechent les sols de toute la Polynesie n'etaient pas encore plantes sur les collines!
Combien de fois aurons-nous prononce cette phrases "peut-etre, demain, le vent sera favorable...peut-etre, demain...."! Rotation du vent, quelques noeuds s'il vous plait et c'est parti! Un au revoir, belle Rapa Iti, amis Rapaitiens, continuez a vous laisser porter par la vague de la complicite et du respect de vous-meme.
La route vers le Chili est encore bien longue. Tout reste a faire!! Rapa, tu nous auras recharge en batteries et remis sur le chemin de l'aventure!
Mille bisous a vous!
On vous souhaite avec du retard une tres tres bonne annee 2007... Et a tres bientot pour la prochaine, bon courage!
Christine et Michel.
vendredi 18 janvier 2008
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