" LES LARMES DE CETTE PATAGONIE-LA "
INIA AU CHILI - PATAGONIE DU NORD - l'archipel des Chonos et l'ile de Chiloe
par Christine et Michel
Nous dedions ces quelques lignes a Sabine en prolongue de sa future vie de nomade, sachant que celles-ci, en ce qui nous concerne, sont les plus grises de sept annees de voyage au gre des flots.
Avis aux lecteurs
Ce recit de voyage n'est pas recommande:
Aux deprimes, aux abattus, aux demoralises, aux tristes, aux suicidaires, de peur de les rendre encore plus negatifs!
Ce recit est recommande:
Aux daltoniens pour qui le gris est la couleur de leur vie!
Aux peuples de la Patagonie pour qui le gris est la couleur de leur pays!
Cette region de la Terre a ses temps, ses dimensions, ses couleurs, sa force, son emprise, sa magie, sa violence, ses mysteres...La "folle" geographie de la Patagonie nous attire depuis tant de mois, mais elle nous laisse mefiants et prudents, ne sachant pas trop quoi penser encore de cette region surnommee "el fin del mundo"... Et c'est pour cela que la preparation d'Inia, ces derniers mois, fut plus minutieuse que pour une simple transoceanique.
Resumer des milles et des milles nautiques de canaux, de chenaux, de fjords, des kilometres et des kilometres de rochers a fleur d'eau, de rivages, de plagettes, qui ressemblent sur les cartes lues et relues, a une fascinante dislocation allongee sur douze degres de latitude, resumer ce fantastique labyrinthe ou se melange les noms anglais, italiens, castillans, allemands, francais, temoins d'une lente exploration inachevee mais si riche, resumer ces archipels aux cotes desolees, en une seule image, en un concept qui serait la "fin d'un continent", quelque chose qui puisse s'ecrire en quelques lignes, nous savons deja que nous n'y arriverions pas, trop insatisfaits que nous sommes de lire dans une encyclopedie "Patagonie: region du sud du Chili et de l'Argentine". Que c'est bref!
Alors, maintenant, il faut aller voir de nos propres yeux! Faut y aller, faut se lancer!!
La Patagonie, rien de tel pour une bonne cure! Pour reprendre un passage fort interessant en sens de A.Baricco, dans "Ocean mer" : "une mer de preference froide, fortement salee et agitee, car la vague est partie integrante de la cure pour ce qu'elle porte en elle de redoutable, a dominer techniquement et moralement, dans un defi qui fait peur, quand on y pense, qui fait peur. Tout ca avec la certitude - disons la conviction - que le grand giron marin pourra briser l'enveloppe de la maladie, reactiver les flux vitaux, multiplier les salutaires secretions des glandes centrales et peripheriques, liniment ideal pour les hydrophobes, les melancoliques, les impuissants, les anemiques, les solitaires, les mechants, les envieux et les fous" - Fin de citation!
L'encyclopedie a oublie de rajouter: "De quoi vous tenir en forme physique et morale!"
Fous? Certainement un petit peu! Mais que de marins sont passes par la, bien avant nous! Tant d'explorateurs et tant d'equipages, depuis des siecles, sont venus "deranger" ce profond silence du "bout du monde", que l'histoire et "la nature" ont rendu veritable cimetiere de navires! Le mystere de ces canaux bigrement compliques, c'est comme l'Aventure, ils sont tout deux, deja connus, deja consommes, deja vecus...Alors a nous de placer cette aventure et ce mystere a la dimension de notre propre esprit, d'en faire une affaire personnelle.
Et la ou la Nature decide de placer ses propres limites a elle, l'epreuve ne peut qu'etre de taille !
Mais ce que nous ne soupconnions pas, c'est que nous atteindrions si vite nos limites a nous! La fautive: la PLUIE!...
1 - Cap au sud
Samedi 13 octobre 2007
Nous quittons Puerto-Montt, enfin! Cette ville se situe au bout de la vallee centrale du Chili. Son port est une frontiere entre le continent et le monde des mers du Sud. A plus de mille kilometres de Santiago du Chili, sur la latitude quarante et unieme sud, le fond de l'air est deja froid et humide. Puerto-Montt est la capitale de la tres belle region des lacs, au pied de la cordillere andine. C'est de la que commencent les voyages vers le grand Sud. La ville est grouillante de monde et vit, fait du bruit "a la maniere latine". Ca chante, plus que ca ne parle, l'espagnol. Mais la grisaille du temps a tendance a rendre les gens plutot "maussade". Il regne une activite febrile de onze heures du matin a une heure avancee de la nuit, dans une pollution atmospherique que le vent fort n'arrive pas a balayer. Comme dans toute ville importante qui "aspire" ceux qui croient en quelque chose de mieux, le bien et le mal s'y cotoient plus frequemment que dans les iles ou les campagnes.
Nous aussi, nous avons ete "attires" par ce lieu transitoire entre la region des lacs et la region australe de la Patagonie. Nous y avons trouve a peu pres tout le materiel dont nous avions besoin pour quelques entretiens d'Inia, pour l'installation du nouveau guindeau, commande en Italie, et pour l'equipement necessaire aux futures navigations patagones, cartes et documents de navigation, futs et bidons pour le surplus de carburant embarque, jeux d'aussieres en nylon, cerpette pour couper le "kelt", etc... Nous y avons "trouve" aussi l'Amitie et la Solidarite.
Nous quittons donc, aussi, la marina Oxxean, a six kilometres au sud-ouest de la ville, du cote du quartier "Angelmo", une zone protegee de tous les vents tempetueux par une ile, l'ile "Tenglo", seul endroit ou la promenade champetre est possible. C'est dans ce bras de mer calme que les bateaux trouvent refuge et ou les trois "marinas" se sont implantees, comptant a elles trois, pas plus d'une cinquantaine de navires, dont un petit echantillonnage de voiliers de toutes nationalites.
L'equipage est au complet, Nano nous a rejoint pour l'aventure, un super "pote" qui est toujours pret a nous rejoindre n'importe ou... Mais nous craignons qu'il ait froid, debarque si vite de la metropole!
Inia est pleine comme un oeuf, l'equivalent d'une dixaine de chariots de supermarche l'alourdissant un peu, mais ca lui va bien!! Il faut pouvoir tenir un siege, avant toute tentative de chasse au phoque et avant de glaner dans la nature! Le plus difficile sera de conserver les fruits et les legumes. Apres les derniers "pleins" effectues au ponton du carburant, nous faisons nos adieux a toute l'equipe de la marina et a nos amis "San Martin"...Ce sont des "aux revoirs" chaleureux! L'escale technique de huit mois aura ete unique, dans un certain sens!
C'est un bon vent de nord qui nous pousse jusqu'a Calbuco que nous avions decouvert a notre arrivee au Chili. Calbuco, relie maintenant au continent par un hysme, a cinquante kilometres de Puerto-Montt, est un village, dans un melange de couleurs, qui s'etire sur tout le front de mer. Le fond de baie est tres encombre de bateaux de peche et de chantiers navals. C'est un trait d'union entre l'ile de Chiloe et la "capitale". La population porte les ressemblences autant physiques que gestuelles, avec les races indiennes ancestrales : Alacalufes, Mapuche, Huilliches, et puis Chilotes...Personne n'a jamais vraiment su d'ou venaient les premiers habitants des iles de ces latitudes. Le melange ensuite entre eux et avec la race des colons espagnols, puis la race germanique, fait l'histoire contemporaine!
C'est une journee bien remplie, entre le depart, les emotions, la navigation, la balade dans Calbuco et les multiples rangements a bord et sur le pont pour remettre Inia en etat de reprendre la mer. Nous sommes un peu vannes! Nous essayons notre nouveau joujou sur la B.L.U., messagerie avec sailmail, et ca marche!!! Tout le long de ce periple, nous aurons apprecie les courriers du soir apportes par le facteur "virtuel"!
Baie de Calbuco, cote continent: 41 45 900S / 73 07 800W
Dimanche 14 octobre 2007
Au petit jour, depart de bonne heure de la petite baie de Calbuco qui se reveille en douceur. Le vent n'est pas au rendez-vous, mais nous savons que bientot, nous aurons notre lot! Les petites barques circulent dans leur propre trainee coloree. Les eaux lisses lancent des reflets de mercure. A l'ouest, se dessine au loin l'ile de Chiloe. Et les lions de mer trainassent la nageoire en l'air a la surface de l'eau a une brasse d'Inia! Quarante cinq milles de navigation, plein sud-est, avec un peu de vent qui se leve et qui nous permet d'ouvrir toutes les ailes... Les voiles respirent et font secher leurs taches vertes de moisissures... La journee est radieuse, au fond du golfe d'Ancud. Vers l'est, se dresse la blancheur des volcans des Andes: l'Osorno, le Calbuco, le Yate, le Hornopiren, tous les sommets en enfilade. Une deuxieme journee bien sympa. Nous attendons du vent de quarante cinq noeuds annonces, c'est la meteo qui va decider chaque jour! Le soir, nous sommes a l'entree du fjord "Comau", cote continent, au sud de l'ile "LLancahue" dans une minuscule baie ou les otaries baffrent des poissons entiers. Quelques maisons de pecheurs, certaines flottent, amarrees aux rochers. On ramasse quelques moules pour accompagner la bonne soupe au bouillon de palourdes. La nuit vient, et avec elle, l'ombre des montagnes qui obscurcit le mouillage.
Nano a encore froid, mais nous lui sortons la grosse veste de quart pour les jours a venir... Et ce soir, le poele ronronne pour faire chauffer l'eau de sa bouillotte qu'il glissera dans son lit!
Caleta Bonito, cote continent: 42 08 025S / 072 34 400W
Lundi 15 et mardi 16 octobre 2007
Ce matin, nous faisons une tentative de sortie, mais les quarante cinq noeuds de vent s'etant etablis, nous rebroussons chemin, apres nous etre pris trois vagues dans la figure, c'est du quatre metres de creux qu'il y a en ce moment dans le golfe d'Ancud, entre Chiloe et le continent. Depuis Vancouver, a l'extreme nord du Pacifique, il n'est pas de mer interieure plus belle que celle de l'archipel de Chiloe, mais elle est capable de devenir deferlante quand le mauvais temps s'installe. Pour une mise en train, c'est trop fort et puis en Mediterranee, on nous a appris a rester au port quand il y a un coup de vent! Comme dit Nano, c'est son principe en avion, vaut mieux regretter de n'etre pas parti, que de regretter d'etre parti! Mais il va bien falloir qu'on avance, parce qu'il y a encore beaucoup de chemin!
Bref! Ca "demenage" depuis ce matin, le vent empire et le bateau bouge au mouillage, de quoi s'amariner!! Nous ramassons un seau de moules et plus tard des pecheurs viennent nous en donner un autre, des plus grosses qui se cuisinent, on croule sous les moules!! Donc cuisine en milieu d'apres-midi, lecture, sieste, preparation de nav... On attend que les elements se calment pour faire route, on espere demain, sur Chiloe...
La route est claire dans nos esprits et nous baladons nos petits doigts sur les cartes, comme des gamins qui apprennent a lire. Nous avons tellement prepare ce topo, a Puerto-Montt, durant les mois d'hiver! Et nous le livrons petit a petit a Nano:
Estero Comau, Chiloe, Bahia Tictoc, Canal Moraleda, Canal Jacaf, Canal Moraleda, Canal Darwin, Canal Utarupa, Canal Pulluche, Bahia Ana Pink, Golfo de Penas, Canal Messier, Puerto Eden, Canal Grappler, Canal Icy, Canal Wide, Canal Conception, Canal Inocentes, Canal Sarmiento, Estrecho Collingwood, Canal Santa Maria, Puerto Natales, Canal Smyth, Estrecho de Magallanes, Paso del Mar, Paso Largo, Canal Tortuoso, Paso Ingles, Paso Froward, Canal Magdalena, Canal Cockburn, Canal Brecknock, Bahia Desola, Canal Ballenero, Paso Darwin, Brazo Noroeste, Canal Beagle, Puerto Williams, Ushuaia. La route classique! "Fastoche, sur le papier!"
De temps en temps, nous decollons le nez des cartes pour regarder au dehors. Nous nous regalons d'observer a la sauvette les lions de mer faire surface et les pelicans voler en rase-mottes.
Le jour suivant, finalement, le vent ne s'etant guerre calme, et sous les deluges, nous restons au lit!! C'est une journee avec un moral assez bas, dans notre baie Bonito qui n'est plus si "bonita", a ne meme pas pouvoir faire quelques pas sur le pont. Du coup, nous terminons notre nasse a araignees de mer.
Mercredi 17 octobre 2007
Decides a ne pas rester un jour de plus dans la baie Bonito, laissant un gros tas de coquilles de moules sous la coque, nous reprenons enfin la mer! Quelques ris dans les voiles et cap sur Chiloe et sa multitude de petites iles sur sa cote "est". Chiloe, la grande, ce long bastion assez eleve, protege ses petites soeurs des fureurs de l'ocean. Les iles s'eparpillent comme les perles d'un collier. Belle navigation avec un grain au depart, puis le soleil; nous avons tres froid sur le pont, six petits degres, mais nous respirons le bon air. Nous avons quand meme plaisir a tenir la barre, le bateau avance bien. Cette petite mer interieure ne fait plus le dos rond. Dans quelques jours, nous serons a l'entree des canaux... Pour l'instant nous aimerions profiter un peu des petits canaux dans cet archipel de Chiloe.
Et voila que ce soir, dans un calme olympien, nous mouillons dans un endroit vraiment charmant "l'ile de Mechuque", un bijou de mouillage bien abrite, village sur pilotis et genets en fleurs! "Mechuque" et sa soeur "Anihue" proposent des possibilites de beaux mouillages, la gentillesse des gens qui vivent ici et a la hauteur de la beaute du site. L'escale est une des plus belles de la Patagonie du Nord.
Nous finissons l'apres-midi en balade decouverte du village en debarquant en kayak. Le kayak est pratique, meme sous ces latitudes, a condition de ne pas tomber a l'eau!
Des couples de cygnes au cou noir, vont et viennent avec leurs petits tout plein de duvet blanc, perches sur le dos de la mere qui deplit un peu ses ailes pour creer un "nid" douillet. Un cygne est deja elegant par nature, mais avec un cou noir, il est encore plus "chic"! Cet oiseau est tres commun en Patagonie, mais il a particulierement adopte l'ile de Chiloe pour evoluer en colonie dans les fonds de baie.
Nous avons encore des moules au menu du soir! Des recettes de moules, il n'en manque pas, paella aux moules, repas de ce soir, hier, nous nous etions regales de crepes aux moules et epinards frais, moules natures, rougail de moules, soupe de courge aux moules... On a tendance a manger beaucoup dans ce pays, a cause du froid! Mais en bateau, quelque soit le perimetre, il est tres important de composer de bons petits plats, et lorsque c'est avec les produits de sa propre recolte ou de sa propre peche, c'est encore plus fabuleux et gratifiant de cuisiner "malin" et "economique".
l'ile de Mechuque: 42 18 790 S / 073 15 830 W
Jeudi 18 octobre 2007
L'evenement est la ou on l'attend le moins!
Une journee qui s'annonce pourtant pas mal, avec la perspective de zigzaguer entre les iles de la cote est de Chiloe... Pas trop de vent de nord, juste ce qu'il faut pour se laisser porter jusqu'au prochain abri avant le coup de vent prevu pour la nuit suivante... Un de plus! Mais ce n'est pas encore "le coup de vent" qui est le heros de l'histoire...
Bref! Apres un bon petit-dejeuner comme tous les matins, bateau range, equipage chaudement habille et allege de sa "surcharge", nous relevons l'ancre dans une froidure piquante et sortons de notre petite alcove fleurie. Les genets embaument en ce moment...
Nous doublons la pointe tribord. Mout termine de ranger le mouillage, Nano papillonne le nez en l'air et Kiki, a la barre, regarde le paysage, notamment ce si surprenant pont en bois qui relie les deux parties du village de Mechuque, separees par un petit bras de mer... Et tout d'un coup, pouf! Le paysage s'arrete de defiler, Inia est stoppee net dans sa marche par le banc de sable qui deborde largement de cette fameuse pointe, contournee trop "court". Zut!
Impossible de desechouer le bateau au moteur, nous helons vite, vite un bateau de peche qui passe non loin... Sympa le gars, il essaye une dizaine de fois de nous tirer avec une aussiere, facon moteur a "fond les gamelles"... En vain, Inia ne fait que lourdement pivoter sur elle-meme et reste stupidement plantee, la! La maree baisse bien sur, et ce, depuis deux heures, a peine... Nous voila bien! On n'a plus qu'a aller frapper une ancre au vent et attendre... Huit longues heures d'attente, surtout les quatre premieres, durant lesquelles la hauteur d'eau diminue et Inia penche de plus en plus, se couche presque... Position inconfortable et bigrement angoissante. Chacun vit cette angoisse a sa maniere... Nous parlons peu, oeuvrons pour ce qui nous parait etre utile de faire, mais a quoi bon! Nous nous gelons "les cacahuetes" sur le pont dans cette attente statique, pas envie ni de boire, ni de manger, et puis, a l'interieur, c'est invivable sous une gite de vingt cinq degres.
Treize heures trente, c'est l'etale de maree basse. Ouf, le plus dur est passe, nous commencons a sortir des boutades, a rire de nous-memes, a relativiser, a nous amuser des positions de gites prises a l'interieur, comme si nous etions en apesanteur mais immobiles, Nano se regale, ca lui rappelle son tour d'avion en airbus trois cent dix-zero G!... Vraiment bizarre, comme experience! La tension se relache et nous regardons Inia reprendre une position plus normale. Nous attendrons encore qu'Inia flotte pour rejoindre finalement son mouillage initial. Demi-tour, retour a la case depart, on rentre a la maison, pour reprendre nos esprits, se remettre de cette emotion desagreable, et essuyer ce nouveau coup de vent, qui pointe deja son nez. Les ports sont dejas fermes aux petites embarquations...quelle ambiance, dans ce pays!
Decidemment, a ce rythme, nous n'arriverons jamais a Puerto Williams!
Pas si mal, ce mouillage de Mechuque, ca valait le detour, du moins pour vivre cette experience. Ha! Merci "Marie" et toutes les "Maries" et "Saints-Patrons" de la mer et des pecheurs (San Pedro en l'occurence) que nous avons rencontres sur notre chemin au detour d'un rocher, a l'approche d'un cap, d'un port, dans une cavite naturelle sur le rivage... Nous en avons apercu partout, partout, de ces statuettes presque vivantes, aux endroits les plus inattendus. Mais nous ne savons pas vraiment si la "Marie" de Mechuque qui regardait d'un oeil espiegle notre echouage nous envoyait un message ultime de mise en garde. Cet incident remet les pendules a l'heure, la pendule de la prudence et celle de la vigilence... On ne navigue pas en ces lieux avec dilettantisme! Et nous avons tant a apprendre de ces paysages marins patagons truffes de pieges.
Tout ca, c'est de la "faute" a ce pont en bois, tres joli avec son kiosque en structure bois a deux etages, construit en son milieu, aussi beau, enfin presque, que le "pont des soupirs" sans les soupirs!
Mais surtout, nous retiendrons apres l'avoir relu en cette fin de journee: "Par nature, le marin est un etre patient, obstine. Il sait qu'il suffit d'attendre: toujours le vent tourne, la maree monte, le courant se renverse, la tempete s'apaise" Fin de citation.
"Pour etancher sa soif, il suffit de boire!" Fin de citation du capitaine! Exceptionnel, "el capitan"! Rien ne le desespere!!
Vendredi 19 octobre 2007
Nous sommes restes au mouillage sur l'Ile Mechuque, pour verifier les niveaux dans les batteries qui auraient pu souffrir de la gite excessive a l'echouage. Et puis, le coup de vent se prolongeant, le "maire" de la mer prefere que nous restions abrite ici, les bateaux de peche ont deja interdiction de prendre la mer. Le "maire" (un representant de l'Armada) est un brave type. Quand il nous a demande: "vous ne savez pas ou sont les bancs de sable les plus dangereux en Patagonie?" Nous lui avons retorque: "que pour naviguer, il nous suffit de savoir ou ils ne sont pas!" C'est une replique a la "Sepulveda", bien a propos!
Nano petrit son premier pain: c'est une reussite! Promenade de trois heures sous la pluie, l'apres-midi, histoire de prendre l'air et l'eau. Pas top! Eviterons dans l'avenir ce genre de sport! Le chocolat chaud est apprecie au retour a bord. Le capitaine essuie une manif: grandes banderoles "grevistes": "nous voulons des croissants"! Il n'y a que le capitaine qui sache faire des vrais croissants! C'est pour ca qu'il est "capitan"! Mais le capitaine, il a d'autres chats a fouetter!
Samedi 20 octobre 2007
Nous nous sommes "regales" de notre belle promenade en bateau d'aujourd'hui a travers les iles jaunes, toujours a l'est de Chiloe...Cet endroit pourrait etre un paradis sous un autre climat! Vent encore fort, mais mer assez plate, tout a la voile, ou presque pour atteindre l'ile Quehui, notre nouveau mouillage, un petit peu plus sud. Une approche que nous ferons tres tres prudemment.
Balade a terre. Nous avons cette chance, en bateau, d'atteindre par nos propres moyens, des lieux ecartes de toute route touristique. Ce village, nomme "Los Angeles", est paisible! Plus que paisible, ou sont donc les gens, si ce n'est pres de la "estufa" a l'interieur des maisons! Nous visiterons meme le cimetiere! Il faut marcher sur les tombes tellement elles sont serrees! Nous sommes etonnes de voir que les gens vivent vieux sous ce climat... Los Angeles est un petit village plus mignon encore que Mechuque, les maisons ne sont pas sur pilotis mais elles sont plus colorees et les jardinets mieux entretenus, moins de dechets aussi sur la greve. La baie est tres fermee, on pourrait utiliser le mot "lagon" sauf que l'eau est a huit degres et d'une couleur noiraude, le mot "lagune" est plus approprie. Beaucoup de bateaux de peche, bien sur, viennent s'y abriter pour la nuit...Tous les hommes du village sont pecheurs et dans les terres, sont eleveurs de moutons et de vaches. Les moutons ont une laine super epaisse. Depuis toujours, Chiloe et ses iles fournissent la laine a toute la Patagonie chilienne.
l'ile Quehui: 42 37 040 S / 73 29 600W
Dimanche 21 octobre 2007
Nous quittons l'ile de Quehui et son village de tres bonne heure, c'est vraiment difficile de sortir du lit quand il fait froid et que le jour nait a peine. Mais nous nous mettons en route assez rapidement, il nous faut une heure de temps environ avant d'etre "performant".
Ciel couvert, que le soleil nous manque! C'est un pays ou l'on continue son chemin sans l'envie de se retourner pour jeter un coup d'oeil, un dernier, a ce qu'on laisse derriere soi, qui, deja, n'est qu'une masse noire presque inhospitaliere.
C'est un pays aux grands nuages blancs et gris qui nous cachent les volcans et la cordillere au loin. C'est un pays ou la pluie peut arriver de n'importe ou. C'est un pays ou le jaune d'or des genets n'arrive meme pas a eclater. C'est un pays ou l'on passe son temps a patauger dans la boue froide et a sentir le chien mouille, c'est un pays ou les clochers des eglises en bois se dressent vers le ciel pour percer la grisaille, c'est un pays ou les enfants s'amusent a faire des petits ballots de petits cailloux ronds, car les plages ne sont pas de sable, c'est un pays ou les salmoneras envahissent toutes les cotes, c'est un pays ou la culture des pommes de terre quadrille un peu les collines... Chiloe et ses iles est quand meme un monde bien a part...
La navigation de cinquante nautiques environ, au portant, sous voiles, un peu appuye au moteur au debut, en se relayant souvent a la barre car il fait froid, nous aura menes aujourd'hui a Quellon, derniere ville au sud de Chiloe, derniere civilisation ou nous pouvons faire les dernieres courses de produits frais. La pluie fine aura fini par nous envelopper, limitant la visibilite, et c'est au GPS seulement que nous aurons evites tous les hauts-fonds sur la route. Beaucoup d'oiseaux de mer, un grand albatros aux sourcils noirs, nous approchons d'une ouverture vers le large.
A chaque fois qu'un bateau de peche nous croise ou nous depasse, il nous klaxonne pour nous dire bonjour et prendre Inia en photo sous voiles. Le paradoxe est que ces bateaux de peche semblent un peu piteux vu leur delabrement, mais des mains brandissent quand meme un appareil photo numerique! Et ces pecheurs, souvent tres jeunes, sont toujours en train de se marrer sur leur coque de noix qui ne suit pas une trajectoire toujours bien droite! On "profite" d'eux car bientot dans les canaux, on ne verra plus grand monde!
Quellon: 43 07 400S / 73 37 500W
Lundi 22 octobre 2007
Que c'etait bon ce matin de se lever une heure plus tard que d'habitude! Nous etions venu a Quellon pour acheter legumes et fruits, un peu de viande et du poisson fume, des oeufs encore, du beurre, les gateaux defilant vite (Nano est gourmant et "el grumete y el capitan" aussi)... Un petit complement aussi de fuel... Avec l'eau disponible sur le ponton des pecheurs, un brin de lessive permet de ne pas accumuler le linge sale, mais cette lessive ne sechera jamais, il pleut tout le temps!! Les derniers courriers sont postes!
Dorenavant, il faut verifier tous les jours les legumes et les fruits qui risquent de moisir vite... Tourner les oeufs dans leurs boites aussi! Un vieux "truc" de grand-mere tres efficace, afin que le jaune de l'oeuf ne vienne toucher et se fixer a la coquille, auquel cas, il s'abimerait.
Quellon veut dire litteralement "le bout du monde" et effectivement l'ambiance est assez particuliere, c'est une ville qui ne vit que pour la peche. Une centaine de bateaux ou plus transitent continuellement par Quellon pour decharger poissons et coquillages pour les conserveries. Des visages burines par le froid et les u.v., des traits indiens pour la plus part. Les bateaux viennent du large et des canaux, qui s'amarrent a couple sur les corps-morts aussi gros qu'eux! Ils se regroupent par couleurs et donc par armateur, par affinite surement aussi! Et nos deux mats au milieu de tout ca ne passent pas incognito!! C'eut ete drole de pouvoir s'amarrer a eux, mais on n'a pas ose se faire remarquer!! L'echouage a suffit, dans les originalites! Ports d'attache: La Serena, Pichilemu, Lebu, Maullin, Puerto Montt, Valdivia, Iquique, Valparaiso, San Vicente, Constitucion, Ancud, Castro, Quellon et on en passe... Ils viennent de partout faire escale dans cette ville du bout du monde, d'un premier bout du monde... C'est ici que finit la grande et longue route, la Panamericaine, dont l'autre extremite se trouve au Canada... Pour nous, c'est ici que commence notre route australe... Deja a Quellon, on sent que la nature change, il n'y a plus de genets, la vegetation recoit davantage de "bouffes" dans les feuillages!!
Ce soir, nous avons mouille a trois heures plus au sud de Quellon, dans le canal San Pedro, qui est encore sur la cote sud de Chiloe... Cela nous avance de trois heures sur notre route de demain qui consiste a traverser le golfe de Corcovado, pour revenir cote continent, a l'entree des canaux. De notre mouillage, nous y apercevons un voilier chilien que nous avons connu a la marina, le contact par VHF avec Martial et aussi sympa qu'inattendu! Il fait des "investigations" dans le sud... On ne sait pas trop ce que ca veut dire au juste!
Le mouillage est rouleur car trop ouvert et la houle du large (boca del Guafo) y rentre un peu...Ca nous amarinera! Nano va se regaler du jarret laque, malgre le roulis! Et pourra ainsi tester si les couteaux taillent bien, il les a tous affutes durant cette petite navigation de fin d'apres-midi.
Estero San Pedro, cote sud de Chiloe: 43 19 450 S / 73 41 380 W.
Mardi 23, mercredi 24 et jeudi 25 octobre 2007
A sept heures, le soleil se leve sur les Andes... Le soleil, enfin!! Meme s'il reste voile toute la journee, nous l'apprecions triplement, et a notre grand soulagement, il nous seche le petit linge, inespere!!
Tous les volcans sont visibles, et notamment celui de Corcovado, particulierement remarquable, il ressemble a Pinoccio, le nez en l'air! Les architectes des eglises chilotees ont du s'inspirer de ce volcan pour les clochers!. Nous laissons donc l'ile de Chiloe dans la brume, elle est engloutie par la rodondite de la terre. On s'acharne a guetter la baleine toute la journee mais bien inutilement...Pas une queue, ni de baleine, ni de morue! Normalement, nous avons nos chances car elles rentrent en direct dans la "Boca del Guafo" pour y manger le krill le long des cotes a cet endroit particulierement ouvert au large. En des temps plus anciens, avant que la chasse a la baleine soit devastatrice, nous en aurions vu a coup sur. Par contre, les dauphins se montrent plus presents, jusqu'a notre zone de mouillage, sans toutefois jouer avec l'etrave. C'est sur mer d'huile que nous faisons notre approche dans la baie de TicToc qui possede un tout petit archipel en son centre, et c'est donc au milieu de ces ilots et hauts-fonds que nous sommes mouilles et amarres a deux arbres. Premier exercice d'aussieres frappees a terre a l'aide du kayak...Devinez qui s'y "colle"? Le petit singe de service, le ou la plus poilu(e) de nous tous! Plein d'oiseaux et surtout nous y voyons nos premiers "canards vapeur" qui ne savent pas voler et se deplacent rapidement en tournant leurs ailes comme les aubes de tels bateaux! Des outardes et des couples d'oies sauvages volent de rocher et rocher. Nous avons aussi apercu une loutre qui a traverse a la nage la petite crique ou Inia flotte. "TicToc" est un endroit fabuleux pour l'observation de la faune, ici, tres riche et variee. La journee et la lumiere declinante sont tellement belles et rares que nous n'avons pas envie que la journee se termine dans ce lieu magique... Un temps tellement estival que nous prenons nos savonnettes et frotte, frotte, meme l'envie de se laver sur le pont! Nano aussi vire son bonnet et c'est mis en calecon! C'est dire! Difficile de trouver le sommeil, mais ce soir, le ciel est rouge... Vent pour demain? Quand il fait beau, ce n'est pas pour longtemps....
Le silence de la nature et ses cris de betes qui font echo au milieu des montagnes. L'endroit est totalement desert. Drole de coin du monde.
Hier, c'etait la petole, ce matin, mercredi, nous essuyons du quarante noeuds au mouillage... Le ciel a parle bien avant la VHF! Apres une balade en kayak qui nous a permis d'atteindre la zone au vent de notre ilot protecteur, nous sommes revenus sur Inia, car le vent monte, monte... Et le ciel devient noir, noir! Ambiance patagone... Hier, c'etait la belle vie, aujourd'hui, c'est une vie de "chiotte"! Nous avons decide de rester abrites a TicToc! Quelle patience il faut avoir! Pas encore persuades que les conditions de navigation peuvent s'apprivoiser en ces lieux!
Nous nous regalerons de nos palourdes trouvees dans le sable d'une petite plage et des ecrevisses piegees cette nuit dans notre nasse... Premiere consolation! Deuxieme consolation: la nature n'est pas si severe; au printemps, au milieu des feuillages gorges d'eau et des mousses imbibees, certaines plantes fleurissent dans une dominante de blanc. Quel dommage qu'un si bel endroit soit englouti sous la pluie et la brume.
C'est vraiment le pays des extremes et de l'excessif!
Les occupations du bord sont souvent les preparations de navigations futures, mais nous avons beau prevoir a l'avance les destinations a venir, les changements de meteo se chargent de tout modifier!!
Nous utilisons comme documents de navigation: le grand et lourd atlas de l'armada, avec l'indispensable loupe pour voir les lignes de sondes, car, ce n'est qu'un catalogue de toutes les cartes existantes que nous n'avons pas a bord, sauf les six routieres qui couvrent les canaux, ensuite, nous nous fions au guide "des italiens", tres bien fait, et nous avons tendance bien sur a suivre leurs idees de mouillages, les details de cartes tirees du programme Maxsea, pratiques aussi et les tables de marees de l'armada.
Troisieme jour, dans ce mouillage (jeudi) car c'est toujours "avis de tempete". Nous nous y sentons assez en confiance, mais nous verifions quand meme l'etat des aussieres et des noeuds. La visibilite reste nulle toute la journee. Ce temps ne derange ni les oiseaux ni les loutres... Nous sommes les seuls a demoraliser! "Journee boulange", chauffe, lecture...
Bahia TicToc : 43 38 300S / 73 00 345W
2 - Le doute.
Vendredi 26, samedi 27, dimanche 28 octobre 2007
Nous etions decides hier soir, a reprendre notre route de tres bonne heure, croyant a une accalmie relative... Le reveil est aussi vente et pluvieux que les autres jours, apres une nuit tout aussi ventee et pluvieuse, nous empechant de bien dormir, alors nous trainassons sous la couette. Les elements font mine de rendre les armes, aussi, nous sautons dans nos cires et relevons le mouillage. Cap sur l'entree du canal "Moraleda", mais la mer est grosse, le vent forcit de nouveau, les grains sont de plus en plus forts... Nous nous situons a la hauteur de la "Boca del Guafo", cote continent, et a cet endroit, la mer alimentee par la houle et le courant rentrant du Pacifique, devient tres grosse par mauvais temps. Nous cherchons a nous abriter finalement au bout de trois heures de navigation seulement et c'est en fuite que nous abordons la "rada" de Palena, huit nautiques plus au sud de TicToc. Hauts-fonds, courants, contre-courants, ilots, cotes rocheuses, Inia qui file a toute puissance dans ces quarante-cinq noeuds de vent, sans visibilite, dans ces vagues deferlantes, ce serait tres imprudent de poursuivre, pourtant, c'est dur pour le moral de si peu avancer sur notre route. Trempes, fatigues, eprouves, nous jetons l'ancre dans "l'estrecho Piti Palena", a l'estuaire d'une gande riviere. Nous y sommes abrites de la houle, mais le courant est particulierement fort, surtout en cette periode de pleine lune. Bien visible du mouillage, un "Saint-Patron" observe, depuis sa cage betonnee bourree de fleurs artificielles et de gris-gris, nos bouilles deconfites. "Marre, de voir ces saintes et leurs saints qui ne prennent meme pas la mer!" Dans cette partie du monde ou la vivacite de la pratique religieuse reflete le poids que garde l'eglise catholique, les marins confient leur destin a ces petits autels dresses ici et la qui voient passer leur coque. Comme dit si bien F.Coloane: "Si le marin se montre tellement superstitieux, c'est peut-etre qu'affrontant une realite aussi dure que la furie de la mer et des elements, il a besoin de s'accrocher a quelque espoir pour resister a la mort qui danse sur les vagues". En verite, nous-meme, nous nous surprenons, dans les moments difficiles, a interpeler une quelconque ame protectrice! Il importe peu de savoir si c'est une sainte ou une sirene!
Un petit village s'est developpe sur cette langue de terre, sans doute les gens vivent ici des "salmoneras" les plus proches.
Nous debarquons a terre et une fois de plus, la pluie nous decourage dans notre envie et dans notre besoin de marcher, dommage, car il y a une longue plage de sable dur ou nous pourrions nous defouler et passer notre rage!
Nous achetons dix kilos de farine et un kilo de citrons pour un petit complement. Nous notons un probleme de gaz, le nouveau detendeur est mal installe, provocant le vidage de la bouteille. C'est malin!
Deuxieme jour: Nous avons encore tres mal dormi, vent, pluie et courant encore tres forts, nous avons "navigue" sur notre mouillage toute la nuit, il a fallu bloquer l'helice qui tournait dans le flux et le reflux! Nous avons un peu derape, et dans la matinee, nous refaisons notre mouillage pour nous ecarter du bateau de peche qui est sur corp-mort. Toute manoeuvre commencee sans pluie, se termine sous la pluie froide, c'est vraiment penible. Les affaires sechent mal dans le bateau.
La radio nous annonce encore "mal tiempo" et parle meme d'un vent de 50 a 60 noeuds... De mieux, en mieux! Quel pays de fous! Nous sommes a deux doigts de renoncer, le masochisme a ses limites... On se demande ou est le plaisir, nous ne sommes pas sur terre ni sur l'eau, pour se faire mal! Mais l'obstination et la patience nous tiennent encore en laisse... Les marins sont des eternels lutteurs.
Nous derapons une seconde fois, le vent et le courant associes rendent le mouillage intenable, meme sur fond de sable (dur). Nous tentons la prise de coffre, l'aussiere du corp-mort est super grosse, ce qui nous convient tout a fait, malheureusement, il y a peu d'eau sous la quille et a maree basse, ce sera l'echouage. Nous quittons donc aussitot le corp-mort, pour finalement suivre deux petits bateaux qui nous invitent a prendre la meme direction qu'eux, cap sur le fond de "l'estrecho" pour s'amarrer a une ligne tendue entre deux arbres au fond d'une crique extraordinairement abritee. Petits bateaux, vous nous sauvez! On va super bien dormir, meme avec soixante noeuds de vent "dehors"! Inia n'a jamais ete si pres de la rive. Mout va pouvoir confectionner a sa belle un joli bouquet rien qu'en tendant le bras! Inia a l'etrave dans les feuillages! Notre bateau fait maintenant office de quai flottant. Elle garde sur son flanc ces deux poussins qui eux aussi, s'abritent pour laisser passer le mauvais temps. Les quatre hommes montent a bord, nous trinquons a la biere ensemble. Ports de peche et "salmoneras" sont fermes. Il parait que ce mauvais temps qui dure est exceptionnel! Ha! Tu parles si ca nous rassure!
Dimanche paisible dans notre abri vegetal. Nano n'a pas bien dormi. Toute la nuit, le pneu pare-battage a tribord, a couine a la hauteur de sa cabine. Apres un petit tour de la baie en kayak a la limite des remous et du courant, entre deux gouttes d'eau, nous en profitons pour faire une reparation dans le genois qui a souffert sur le dernier empannage.
Le "capitaine" prepare une fournee de croissants. Ils sont particulierement reussis et delicieux!
La mutinerie est evitee de justesse!
Rade de Palena: 43 46 400S / 73 57 400W
Lundi 29 octobre 2007
Cinq heures trente du matin, dans une nature encore endormie, Pouhet! Pouhet! Les sirenes de nos "amis de deux jours" resonnent dans la nuit... Des adieux amicaux qui nous font tomber de la bannette! Ce n'est pas plus mal, car nous devons nous aider du courant de maree descendante pour sortir de cette riviere. La tempete est passee, tout le monde reprend son train-train. Nous enfilons nos vetements de mer encore tres humides et froids, cet inconfort fait parti de cet ensemble de details qui commencent a nous taper sur les nerfs! La lune au petit jour sur fond de montagnes qui se degagent un peu, est un reconfort. La sortie de "l'estrecho" est particulierement brouillee a l'encontre des eaux du large et de la riviere et c'est dans le retrecissement de la sortie que nous laissons passer un "gros", le bateau de ravitaillement des archipels peuples, qui se dirige vers le village de Raul Marin Balmacena.
Cap sur l'entree du canal Moraleda, en laissant a babord la montagneuse et sauvage ile Refugio. Nous passons non loin d'une roche plate sur laquelle flemmardent une colonie importante de lions de mer et sechent cormorans, pellicans et goelans. Deux heures plus tard, a notre tour, nous nous chaufferons au soleil qui nous accorde un peu de bien-etre sur le pont. Nos affaires abandonnent enfin cette humidite inhumaine.
Nous croisons beaucoup d'oiseaux qui vivent en bancs et sautillent sur l'eau comme des gamins. Ces tapis de plumes noires font semblant de nous barrer la route et la volee des "moineaux des mers" devient crecelle a l'approche d'Inia. Cela devient un jeu.
Inia glisse non pas sous voiles mais au moteur. Notre helice forme dans notre sillage, les ondes d'une question pour le moment sans reponse. Ce voyage a travers pluie et coups de vent repetitifs a-t-il un sens? Si seulement des journees comme celle d'aujourd'hui pouvaient etre un tantinet plus nombreuses, l'interet prendrait le dessus.
Nous empruntons, avec la "risee diesel", le "seno" Gala et le "paso" Petrel, jolie petite navigation entre les iles, et nous faisons notre approche sur la "caleta": "punta" Porvenir, une accueillante petite baie animee d'une cascade bruyante sur fond de verdure touffue et eclairee par un grand banc de sable blanc cristalin. C'est souvent que nous derangeons la tranquilite d'un dauphin qui explore les eaux sombres de ces criques. Ces petits dauphins gris, a l'aileron arrondi et sans nez portent le nom local de "Tonina", rien a voir avec les thons! L'eau qui voit plonger a pic notre mouillage est d'un vert particulierement lugubre. C'est un simple mouillage, sans aussieres frappees a terre, mais nous swingons sur la chaine qui rague dans un bruit desagreable. Il faudra pourtant s'en contenter. Le soleil est encore haut dans le ciel, le kayak est mis a l'eau sans plus tarder, et nous debarquons tous les trois sur cette plage de reve. Avec vingt cinq degres de plus dans l'air et dans l'eau, et avec la lumiere d'aujourd'hui, nous pourrions nous croire dans les eaux turquoises d'une ile polynesienne! Les photos s'impregnent d'un style "carte postale" qui "vendraient" la Patagonie comme lieu de reve pour les vacances... Beau mensonge que voila! Mais nous sommes heureux de constater qu'une certaine beaute, en ces lieux, sommeille derriere les rideaux de pluie continuels.
Ce sable tres original, qui denote dans ce paysage obscur, est entierement de roche, charge de silice et de pyrite. Dans ce secteur, le granit rose ou gris des falaises et des roches arrondies a fleur d'eau est singulierement fin et beau. Au sein de ces montagnes, avec quelques pins supplementaires dans les bosquets, nous nous imaginerions aux alentours des calanques de Cassis.
La meteo prevoit maintenant du vent de sud, sud-ouest, voila qui remet en question encore nos projets de route. La tete en tourne de regarder, regarder, dissequer les cartes...
Caleta Punta Porvenir: 44 15 614 S / 73 07 600 W
Mardi 30 octobre 2007
Esperant faire un peu de route malgre le vent de sud-ouest, nous nous levons tot, mais une fois de plus, le paysage est bouche, la visibilite lamentable, la pluie tombe en continu, de nouveau, de nouveau... Ce qui aiguise un peu plus notre amertume, nos doutes. Nous abandonnons donc notre objectif et allumons donc le poele. Nous patientons... Nous refaisons notre mouillage dans l'apres-midi, en esperant que le ragage sera moindre... Et de faire tourner le moteur, cela nous permet de changer l'huile et le filtre, de retendre les courroies et de nettoyer les filtres a eau de mer. Nous recuperons egalement quelques kilos de ce joli sable blanc mineral pour la prochaine peinture antiderapante du pont. Journee "boulange" et "B.L.U.".
3 - Le changement de programme
Mercredi 31 octobre 2007
Le vent de sud-ouest est bien installe. Le ciel est encore charge de ces lourds nuages gris, mais il ne pleut pas. C'est au pre que nous quittons le canal Jacaf. La sortie est encombree de petits bateaux de peche qui installent leurs lignes materialisees par des flotteurs surmontes de fanions colores. C'est dans ce "champs de mines" que nous remontons le vent pour nous recaler au milieu du canal Moraleda. Joli spectacle qu'est cette partie de peche sous un soleil qui semble vouloir redonner un peu d'espoir a tout le monde. Mais d'ou sortent donc toutes ces bouches a nourrir?
Le vent se calme et le moteur prend le relais. Nous conservons notre cap deux cent (degres) et passons tout pres d'un rocher isole occupe par des otaries et des oiseaux. Les pinnipedes les plus lestes s'amusent dans les zones de contre-courants. C'est une odeur infecte qui nous prend au nez losque nous passons sous le vent de l'ilot!
Nous pensions avoir le courant avec nous dans le canal, mais c'est le contraire. Y a t-il une logique qui nous echappe ou bien les elements se sont allies contre nous? Patience! Patience!
Apres avoir laisse passer deux "gros" cales sur leur route nord-sud, un petrolier et un methanier, nous apercevons au loin une voile qui se detache des iles sombres, cote ocean. C'est en fait "Vision", nos amis Neo-Zed que nous avons connu a Puerto-Montt et que nous retrouverons au mouillage, le soir meme.
Les rayons de soleil se sont deja eclipses et le ciel blanc sale nous recouvre, la visibilite se degrade. Tout devient gris, nuancier d'une tristesse profonde, accablante. Nous ne nous sommes jamais sentis si proches des daltoniens! De ce ciel terne a la mer de plomb, les montagnes, a babord, a tribord sont en deuil perpetuel, du gris clair au noir. Cette teinte monochrome nous eteint, nous gene, nous met mal a l'aise. Cette symphonie en noir et blanc est deprimante au possible, pire qu'un requiem! Notre esprit ne cesse de s'envoler vers d'autres lieux ou regnent de la chaleur, de "l'humanite" et nous ressentons plus profondement, chaque jour passant, la melancolie de la douceur du Pacifique. Cette immensite sauvage et grise nous pese sur les epaules comme un fardeau. Notre coeur est neanmoins chaotique car nous nous etions tant prepares a une telle navigation. Nous nous amarrons a cette certitude que nous ne sommes vraiment pas fait pour ce climat, pour dissiper ce petit sentiment de deception qui pointe de temps en temps son aiguillon. C'est surtout la grande frustration de ne rien voir, de profiter de rien, qui nous prend aux tripes. Comment peut-on etre heureux et emerveilles dans cette ambiance qui n'est imaginable que par les romanciers des aventures sinistres, pour les revoltes de la vie, pour les declasses, ou pour ceux qui ne connaissent pas autre chose. Il y a des larmes dans le ciel, il y a des larmes dans nos coeurs.
Nous sommes peu bavards en cette journee de navigation qui s'acheve sous le crachin discontinu, car chacun se demande si c'est bien utile de se fatiguer a trouver magnifique ce qui ne l'est pas! L'esprit est interrogatif. Tout voyage est porteur de reves, mais bien sur, la deception peut se trouver au rendez-vous. Le silence est le chemin secret vers la patience, la maitrise de soi, la dignite, la perseverance et surtout le respect. L'homme ne s'estimerait-il pas assez pour s'accorder du plaisir? On peut s'habituer au vent fort, c'est une chose, mais pas a la pluie qui vous rentre dans les os. Essuyer les tempetes, bloques au fond des "caletas" noyees sous la pluie, au milieu d'une nature delavee et inaccessible, ou bien alors naviguer au milieu des "cailloux" sans visibilite ou sans vent, au moteur, s'enfoncer dans un puits ou la lumiere ne penetre pas, entre des montagnes porteuses de tristesse, chaque jour, vous enleve de la gaiete... Dites-nous ou se trouvent l'interet et le plaisir (le plaisir de naviguer sous voiles)? Alors, ne trouvant pas de raison, de bon sens, a cette "descente vers le sud", qui sans doute pour nous n'a pas de but precis et n'est pas un but en soi, nous prenons la sage decision de ne pas poursuivre au dela des quarante-septiemes de latitude sud, et prevoyons un retour imminent vers le soleil, les couleurs de la vie. Nos propres limites sont atteintes. La Nature ici ne nous aura pas epargnee depuis notre depart de Puerto-Montt, elle sait qu'elle exagere souvent, qu'elle impose l'extreme, mais demanderait-elle pardon et reclamerait-elle de se reposer en paix. Que cela ne tienne, nous allons lui rendre sa totale solitude humide et grise! Et comme il n'y a aucun "challenge" en jeu, ni exploit a prouver, nous nous fichons eperdument du cote "fun": "nous sommes alles au bout du monde". Notre decison est ferme: pas pour nous, pour l'instant ou jamais, ce coin du monde! Apres tout, nous sommes Maitres de nos choix, c'est ca la vraie liberte! "Si ca ne te plait, tu changes de cap!" La surprise ne ferait-elle plus partie de nous?
Voila une decision qui perturbe sacrement le programme et surtout celui de Nano, qui ne semble pas plus heureux que nous en ces lieux, et qui prevoit du meme coup un retour sur la France plus avance dans les dates.
Nous nous contenterons d'un voyage a travers l'archipel des Chonos, ce qui est deja fort interessant et suffisant en soi pour gouter l'aprete des canaux, c'est plus d'une vie qu'il faudrait pour tout explorer de cette partie nord de la Patagonie, reputee etre la plus ecartee de toute! Il y a de quoi se perdre, tellement les possibilites sont infinies au milieu de ce dedale d'iles et dans cette succession de fjords, ce labyrinthe de bras de mer et de chenaux.
Nous nous donnons la butee de la Laguna San Rafael, au fond du canal Elefantes, magistral "cul de sac", ou le glacier San Valentin nous attend dans sa beaute froide, cruelle, mais rien que son nom semble plein de promesses!
Le crachin et ce changement de programme nous empechent de profiter de ce nouveau mouillage. Pourtant l'endroit, une fois encore, a du charme, au milieu d'ilots et de ruisseaux qui s'ecoulent dans la mer, dessalant un peu trop les moules qui s'accrochent aux rochers.
Caleta Brooks: 44 43 040 S / 73 34 690 W
Jeudi 01 novembre 2007
Apres une nuit agitee avec des rafales peu rassurantes et un petit-dejeuner qui nous reconcilie avec la vie, nous nous desamarrons des arbres et passons a cote de "Vision" qui est encore a l'heure de la "cup of tea"! Ils nous apprennent que peu de temps apres notre depart de Puerto-Montt, le mauvais temps a engendre une vague qui a recouvert le front de mer de la ville et les voiliers ont beaucoup "navigues" sur les pontons, au bout de leurs amarres. Quel temps de chien!
Nous naviguons toute la journee de concert avec "Vision", plus ou moins sous voiles, mais plutot plus que moins au moteur, en empruntant des petits canaux qui nous meneront vingt nautiques plus au sud.
Beaucoup d'albatros fuligineux, nous offrent leur gracieux vol plane en spectacle, dans les endroits les plus larges et ventes des canaux, au carrefour de plusieurs bras de mer. Ces oiseaux ne sont heureux que les ailes deployees. Ils tournoyent dans les rafales insistantes, sans effort en fendant l'air comme la lame d'un couteau. Puis, nous croisons une "barquasse" motorisee qui longe solitairement une cote rocheuse. La pure race des indiens Huilliche ou Alacaluf s'est peut-etre eteinte, il n'empeche que les habitants actuels de ces lieux gardent un mode de vie similaire propre a ces contrees, meme s'il s'est modernise, et ont encore dans leurs veines un peu du sang de leurs lointains ancetres pour pouvoir supporter de telles conditions d'existence.
Le mouillage de ce soir se situe au fond d'une sorte de lagune apres avoir remonte un petit detroit tres peu profond. La aussi, on entend le murmure d'un ruisseau invisible qui se melange aux chants des oiseaux, qui derangent nullement le heron solitaire.
Caleta Americano: 45 00 740 S / 73 42 395 W
Vendredi 02 novembre 2007
La peche a ete bonne avec notre nasse mise a l'eau hier soir. Nous remontons un seau et demi de crabes. Hum!
Sous ciel gris, notre couleur "preferee" du moment, nous appareillons pour Puerto Aguirre, un village situe dans l'archipel des Huichas, amas d'ilots qui encombrent le canal Moraleda. Cette fois-ci, ce sont les adieux avec "Vision" puisque nos routes, desormais, divergent.
Apres avoir slalomes au milieu de cet eclate de roches recouvertes de vegetation plus rase et parsemee d'arbres morts, nous nous refugions dans une petite baie aux eaux calmes et peu profondes, et amarrons le cul d'Inia aux arbres. La navigation n'aura pas ete bien longue, et nous avons toute l'apres-midi pour nous diriger vers le village par un petit sentier de coquillages brises. Puerto Aguirre merite l'escale, car des femmes et des hommes vivent la, derrieres leurs facades de maisons tres colorees, des familles entieres de pecheurs de coquillages. La vie y est dure! Meme pour les chiens sauvages qui fouillent le depotoir. On sent bien que le besoin de couleurs est vital chez eux aussi, car les cailloux des murets de soubassement et les cheminees sur les toits sont peinturlures! Le cimetiere ressemble a une cite miniature de maisonnettes baties de toutes les couleurs. Par contre, ils nous apprennent que la pluie est egalement indispensable pour eux, la, nous tombons a la renverse, nous qui ne la supportons plus! Mais apres maintes discussions, nous comprenons mieux, car, ces iles Huichas sont basses et ne possedent aucunes reserves d'eau dans les sols granitiques. Se sont des iles qui peuvent tres vite souffrir de secheresse si il ne pleut pas de trois jours! Il arrive que les habitants doivent partir sur le continent a quelques milles plus a l'est pour recolter de l'eau, celle qui innonde les vallees. A leurs yeux, toujours le meme discours, le climat a change, ce n'est pas normal que le mauvais temps dure ainsi des mois et des mois, meme dans ce coin du monde: "ici, on apprend la patience" et ainsi l'homme s'accroche comme un coquillage a sa roche, s'adapte, plus ou moins. Mais, on sait tres bien qu'un territoire, pour aussi rude et inconfortable qu'il soit, est toujours un "paradis" pour celui qui y est ne et qui le pratique jour apres jour. C'est ainsi.
Nous sommes a Puerto Aguirre pour modifier aupres de "l'armada", notre "zarpe", notre autorisation de naviguer dans les canaux, la liste des canaux que nous voulons emprunter est modifiee et le port de destination, aussi! L'armada nous signale qu'a partir d'ici, il est fortement deconseille de manger des coquillages ramasses a la sauvette pour cause de "marea roja". L'algue rouge que filtrent les bivalves est mortelle. Ce grave probleme est apparu dans les annees soixante-dix, lies sans doute au dereglement general de la planete. A cette epoque, la "ciguatera", meme phenomene de developpement d'algue nocive dans le corail, commencait a toucher les zones tropicales du globe.
Nous essayons egalement par telephone d'annuler le billet d'avion Ushuaia-Santiago du Chili, de Nano... Bataillons pendant une heure, avec, a l'autre bout du fil, l'incompetence "fait expres" de LanChile...Tout ca pour rien... Probleme non-resolu. C'est contraries que nous retournons a bord.
Regalade de crabes au menu... Nous preparons egalement une bonne soupe de crabes pour demain. La lumiere orangee du soir est belle et "vivante". Nous l'apprecions grandement, tout comme les etoiles que nous verrons dans la nuit lors des quarts"pipi"! Les nuits sont de plus en plus courtes et la Croix du Sud, haute dans le ciel, brille aux dessus des nebuleuses de Magellan.
Caleta la Poza, Puerto Aguirre, archipel des Huichas: 45 09 460 S / 73 31 110 W
4 - Le nouvel objectif
Samedi 03 novembre 2007
Le vent de sud n'est pas bien fort et le soleil perce les nuages typiques d'un anticyclone non loin de notre zone de navigation.Seulement trente milles nautiques nous separent de notre prochain mouillage dans le canal Costa. En chemin, des pecheurs nous proposent du poisson. Nous echangeons un litre de vin rouge contre deux "merluzas". Il y a abondance, avec la soupe de crabes fraichement passee au moulin a legumes, le poisson est le bien venu!
Nous mouillons en eaux un peu trop profondes a notre gout, au pied d'un veritable torrent qui se deverse dans la baie "Christian" sur l'ile Traiguen. Nous essayons de penetrer dans la vegetation pour atteindre le lac en amont de ce torrent, mais en vain, impossible! Finalement, nous faisons le constat que la lecture des cartes est bien plus passionnante que la lecture panoramique qui se veut inviolable. Meme les eaux noires sont insondables! Alors, soyons imaginatifs, ne pouvant pas franchir les limites du rivage, nous ne pouvons que derives mentalement vers des paysages probablement mirifiques.
Caleta Christian-canal Costa: 45 31 270 S / 73 34 450 W
Dimanche 04 novembre 2007
Nous avons recule sur notre mouillage, mais rien d'alarmant, il y a de l'eau a courrir a la poupe. C'est la pluie qui nous reveille. Elle s'est remise a tomber finement. Nous remontons un peu plus la couverture sur le menton et resombrons dans nos "reves". Inutile de se presser si nous devons rester toute la journee au mouillage. Visibilite nulle et vent de sud-ouest de vingt a vingt-cinq noeuds. Nous n'apercevons meme pas la sortie sur le canal, bouche, bouche!! Dans la matinee, nous faisons chauffer a tour de role de l'eau pour prendre une douche bienfaitrice qui devrait remonter un peu le moral de chacun et nous donnera la force de patienter en silence. Ecriture, lecture, mots croises... Nous restons a l'interieur du bateau. Comme toutes ces journees a ne pas naviguer, nous petrissons et"boulangeons" la pate, a la chaleur du poele.
Dans l'apres-midi, les montagnes "en face" se degagent un peu, les nuages "bruineux" se decollent de la surface de l'eau, et nous observons qu'ils courent dans un flux nord-sud, "pile" dans l'axe du canal. Nous sautons alors dans nos cires et reprenons notre route pour dix milles nautiques plus sud. C'est toujours ca de gagne! Nous longeons l'ile de Traiguen, fendue de partout a la hache. Comme toutes les autres qui nous encerclent, cette ile est haute, boisee et sombre comme la nuit. Les quelques plaques de neige des sommets, que nous voyons tres rarement a cause des sempiternels nuages, alimentent ces nombreuses cascades qui zebrent les pentes abruptes comme des balafres ineffacables, comme des pleurs inepuisables. La foret descend jusqu'au rivage. Les arbres cherchent a toucher l'eau du bout de leurs racines, tout comme un pied qui tate la temperature de l'eau du bout de ses orteils. La hauteur maximale de la maree est marquee d'une coupe nette dans les feuillages surplombant le rivage. En dessous, les serpentins de varech marron-pourpres sont ballotes au gre des vaguelettes et nous indiquent les hauts-fonds. Ici, la Nature est d'une sauvagerie extreme. Nous sommes dans la region la plus desolee et la plus preservee de toute la Patagonie. Le mouillage de ce soir est a cette image, au fond d'un petit fjord dont l'entree est barree par trois ilots et des remous bruyants. Ce mouillage est bien plus sain que le precedent. Nous immergeons notre nasse a deux longueurs de bateau a proximite d'un ilot rocheux. Nous n'avons pas vraiment envie de debarquer, nous ecoutons juste le silence qui nous enveloppe, et retournons au chaud pres du poele!
Caleta Ubaldo-canal Costa: 45 37 480 S / 73 36 152 W
Lundi 05 et mardi 06 novembre 2007
Ouah! Deux degres au lever du lit, l'air est piquant, comme des aiguilles! Rien dans la nasse! Les fonds de cette baie ne sont pas genereux! Nous sommes decus! Mais pas de pluie dans le ciel!
Nous partons pour un grand saut en avant! C'est sous genois, aidee du moteur, qu'Inia parcourt trente-cinq nautiques et embouque le canal Elefantes, le "nouvel objectif" de ce periple dans les canaux. Le vent d'ouest s'oriente nord dans ce canal et nous pousse gentiment. Malheureusement, au fil de le journee, le paysage se bouche de nouveau. Nous nous amusons a photographier le ciel blanc, en nous mettant sur le mode "noir et blanc"! Ca detend l'atmosphere!
Nous rions moins quand la pluie s'installe, la vraie pluie, celle qui mouille de ses grosses gouttes, et c'est sous cette pluie incessante que nous jetons l'ancre au fond d'une petite anse. Ici, les montagnes "parlent", il y a de l'echo dans l'air et nous trouvons drole, entre deux averses, de jouer la gamme des "Houhou", au cas ou des indiens "rescapes" nous repondraient!
Le semblant d'anticyclone qui nous chapeautait, est repousse vers le nord et nous rentrons dans une nouvelle phase "frontal", depression, vent de nord-ouest fort et pluie! On est bon pour passer cette journee de mardi au mouillage. Nous n'avons pas l'intention de rater notre "R.V." avec le glacier, alors nous nous armons de PATIENCE et attendons un jour meilleur!
Le seul avantage que nous voyons a flotter dans ces lieux, est la tranquillite des mouillages, quand ils sont bien choisis selon la direction du vent. Le bateau ne bouge pas. Au fond de ces caletas ou fjords, les eaux sont d'un calme fantomatique, alors que la mer moutonne ailleurs sous un vent qui s'accelere et se dechaine. Il est impossible d'avoir une idee reelle du "veritable" temps, "dehors".
Estero Odger-canal Elefantes: 46 08 925 S / 73 42 710 W
Mercredi 07 novembre 2007
Un pale rayon de soleil nous donne espoir. Quelques sommets de la cordillere sont fraichement saupoudres de sucre glace. Nous levons l'ancre et cap plein sud, un peu plus sud, encore! Nous nous situons bien dans la maree montante et nous franchissons le Paso Quesahuen avec cinq a six noeuds de courant dans les fesses! Ce Paso est une barriere naturelle de roches qui separe "l'estero" et le "golfo" Elefantes, les remous y sont violents, les dauphins s'y regalent et sont tres a l'aise dans ce genre de bouillon! Un "Tonina overa" (Dauphin de Commerson), un autre type de dauphin plus rarement observe, se mele aux "Toninas" gris et se distingue bien de ses freres par les deux grosses taches blanches sur les flancs qui remontent jusqu'au milieu du dos.
Dans les remous, Inia nous envoie un trois cent soixante (degres) imprevu, nous laissons faire, mais c'est impressionnant! Nous bifurquons tant bien que mal sur tribord, toujours accompagnes des dauphins, pour venir chercher une zone plus calme entre des ilots ou il est possible de mouiller par six metres de fond. L'ancre posee, nous observons les lieux, sur un fond de toile grise, trois maisonnettes en bois couleur naturelle - les pots de peinture n'arrivent pas jusqu'ici - un grand toit de tole qui s'averera etre une ancienne scierie, et un homme qui s'approche en barque. Un homme! Qui peut bien vivre dans un coin si recule? Romilio vient taper la causette, difficile de le comprendre, il lui manque quasiment toutes ses dents, il nous offre un poisson a demi sec, il est super content du "panier garni" que nous lui proposons, voila deux mois qu'il n'a vu personne. Son "patron" (qui lui demande de surveiller les maisons inhabitees du secteur) a brule sa "lancha" a Aysen et la "lancha" de ravitaillement des personnes isolees, envoyee par le gouvernement, ne passe pas souvent. Romilio se contente de la compagnie de deux chats, il est bien triste d'avoir perdu son chien recemment. Il nous invite a terre pour nous chauffer aupres de sa cuisiniere a bois et visiter les lieux. Il a amasse une quantite de materiel, bouees, aussieres,... Et il construit des godilles en bois de cypres, pour passer le temps. La Patagonie qui a cette reputation d'une contree desolee et deserte, est en effet isolee, mais pas si deserte que ca, finalement! On peut y rencontrer bien plus de personnalites extraordinaires qu'on l'aurait cru!
Il suffit que nous mettions pied a terre pour qu'un coup de vent et pluie violente se levent, nous regardons, impuissants, Inia pivoter, deraper sur son ancre, et reaccrocher! Ouf! Une fois la pluie calmee, nous regagnons notre bord, et allons reancrer, sous les bons conseils de Romilio, plus a l'interieur de la petite baie, l'endroit y est plus protege. Le temps continue de se degrader, nous essuyons meme une pluie de grelons.
Petite musique douce et poisson grille pour rendre la fin de cette journee plus "detendue"! Nous sentons tres proche de nous le geant de glace mais ne le voyons pas encore. Les temperatures de l'air et de l'eau sont en baisse. En soiree, le ciel semble vouloir s'ouvrir comme une maudite fleur qui change de couleur pour tromper son monde. Cadeau de la pluie et du soleil associes, un superbe arc-en-ciel (arco-iris) se dessine au dessus des ilots qui nous defendent.
Ce bout du bout du fjord Elefantes a un petit quelque chose de magique. C'est la premiere fois que notre regard se porte sur ces montagnes avec une certaine emotion.
Bahia Sisquelan - golfo Elefantes: 46 24 070 S / 73 47 740 W
Jeudi 08 novembre 2007
Comme si souvent, trop souvent, la journee demarre dans une morosite palpable, car le ciel s'exprime en larmes. Mais nous ne nous laissons pas abattre. Nous mettons l'annexe a l'eau pour aller faire un tour dans le golfe, une prospection s'avere utile avant de decider, si oui ou non, nous pousserons plus sud avec Inia. Nous emportons le pique-nique et surtout les trois thermos de boissons chaudes. Nous nous habillons chaudement et enfilons meme le gilet de sauvetage qui a l'avantage aussi de fournir une couche supplementaire. Quel accoutrement!
Apres avoir salue Romilio, laissant Inia au mouillage , nous filons avec l'annexe, vers le Paso de Vidts, deuxieme barriere naturelle qui separe le golfe Elefantes de la Bahia San Rafael. Nous y sommes accueillis par des glacons blancs et bleus, a la derive, des mini-icebergs de toutes formes, nous sommes surpris et emerveilles. Nous "poussons" jusqu'a l'entree de la riviere "el rio Tempanos" qui fait la liaison entre la Bahia San Rafael et la Laguna du meme nom, la ou se deverse le glacier San Valentin, provenant du champ de glace le plus etendu de la Patagonie. Mais voila, l'interrogation, aurons nous assez de carburant pour rejoindre cette lagune et ensuite revenir au bateau, car ce matin, nous n'avions pas envisage de parcourir tant de milles sous la pluie. En definitive, le temps s'ameliorant, le soleil prenant place et la cordillere se devoilant, l'envie de continuer est tres forte. Nous pique-niquons sur la langue de terre basse, a l'entree du rio. C'est une ile rase, de tourbe epaisse, ou ne poussent que graminees et celeri sauvage, le paradis des hirondelles mauves et des canards. Nous n'imaginions pas que d'ici, nous profiterions d'un horizon bas et degage au sud et a l'ouest. Ce point de vue est reposant pour le regard, nous "respirons", nous voyons loin, loin devant. Nous prenons conscience a quel point les montagnes sombres et lugubres, qui nous encerclaient jusqu'a present dans les canaux precedents, sont ecrasantes, des pachidermes qui vous aplatissent le moral. Apres avoir glisses dans ce puit noir, sans fond, nous aboutissons, ici dans la Bahia San Rafael, sur une etendue claire et aeree.
Petit vent de sud qui rafraichit le fond de l'air, mais l'endroit est d'une beaute sauvage comme nous aimons. Le the bouillant et les fruits secs sont apprecies. Nous prenons le temps, dans la reflexion, tout en observant l'evolution des icebergs dans le rio. Le courant de maree s'est inverse, et maintenant, les vaisseaux de glaces bizarroides reprennent le chemin inverse en direction du glacier, la glace-mere! Ils accelerent, le spectacle est insolite! Une idee surgit... Et si nous nous amarrions a un de ces "glacons"? On voyagerait "gratis"! Pas besoin d'utiliser le moteur de l'annexe! Nous jetons le grappin sur un "cygne aux ailes translucides deployees", et le courant faisant, c'est a une vitesse de cinq noeuds que nous parcourons, au milieu des mastodontes en volutes blancs et bleus, les cinq milles restant jusqu'a la lagune. Nous nous amusons comme des petits fous, l'heure est magique, nous oublions que nous avons un peu froid! Tout s'accelere, lorsque nous debouchons dans la "Laguna", celle-ci est encombree d'icebergs enormes et en mouvement perpetuel, le courant et les remous sont d'une force incroyable, le jeu devient dangereux. Heureusement que nous ne sommes pas venus ici avec Inia! Nous nous decrochons de notre glacon et moteur "plein gaz", face au courant, nous fuyons ce manege feerique, juste le temps d'admirer l'immence glacier qui tapisse le fond de la Lagune, et qui libere ces monstres blancs aux aretes tranchantes. Rien a voir avec les glaciers de l'ile du sud de la Nouvelle-Zelande. Le glacier de la Laguna San Rafael est un veritable geant. Sous la lumiere blanche qui passe a travers le plafond nuageux, la langue de glace prend une teinte bleutee. Agee de plus de trente mille ans, elle se jette dans la lagune, alimentant en icebergs ce lac marin relie a l'ocean par les nombreux bras de mer que nous avons empruntes. Le glacier s'ecoule lentement, avec force, craquements et grincements, depuis le relief du "campo de Hielo Norte", champ de glace de quatre mille deux cent kilometres carres qui se nourrit des pluies abondantes de la region (environ 5 metres d'eau par an, c'est dire!). Mais avec notre annexe, nous restons assez loin du "mur" que nous n'entendrons pas "craquer"! Il n'empeche que ces minutes valent tout l'or du monde! ...Et representent un but atteint!
De cet endroit, on apercoit meme le glacier suivant, le "ventisquero San Quintin" qui garnit le fond du "Golfo de Penas". Il est vrai que nous sommes, a vol d'oiseau, a deux coups d'ailes de celui-ci. L'homme a ete assez fou pour lancer l'idee de creuser un canal entre "l'estero" Elefantes et le golfe des Peines, pour eviter l'affrontement de la houle du large, mais il a ete assez sage pour ne pas poursuivre la construction, qui, vue la faible frequentation de bateaux , ne justifiait pas la perte d'hommes et de materiel pour un tel ouvrage.
Nous n'avons plus qu'a nous accrocher a la branche d'un arbre pour attendre la renverse, comme trois singes frigorifies mais heureux!
Le chemin du retour est moins poetique et plus rapide. Le vent de sud a forci, le temps tourne aux grains qui commencent a arroser la cordillere de mille arcs-en-ciel. Le Paso de Vidts, calme ce matin, est devenu "la marmite du diable". Des cretes piquantes, bouillonnantes, d'une eau noire, se dressent autour de nous. Nous sommes bien petits dans notre embarquation ballotee par ces remous troubles. La Bahia San Rafael est en ebullition et c'est en serrant les fesses sur chaque surf que nous retournons au bateau, sains et saufs, grace a la main de maitre du timonier "capitan".
Dommage que nous n'ayons pas pense a glisser la bouteille de champagne dans notre pique-nique. Il aurait ete bien plus rigolo de faire "peter" le bouchon dans l'annexe, mais nous l'apprecions grandement ce soir, apres cette merveilleuse et unique journee qui restera gravee dans nos pupilles respectives!
Nous fetons aussi le premier jour complet durant lequel Mout aura garde ses bottes a la place de ses tongues habituelles et aura porte le bonnet "rouge" de ... A ce point le plus sud, "46 36 600 S", il nous annonce qu'il ressent une "certaine" fraicheur! Alors voila bien une raison supplementaire pour penser a remonter vers le nord!
Laguna San Rafael: 46 36 600 S / 73 57 700 W
5 - Cap au nord
Vendredi 9 novembre 2007
Un soleil plus genereux nous attire a terre pour nous balader. Nous "visitons" la scierie abandonnee ou deux machines a vapeur, mangees par la rouille, agonisent... Beaucoup de bois coupe ne sera jamais achemine vers les lieux plus urbanises. Un chemin s'enfonce dans la foret primitive aux grands arbres, vers une clairiere imaginaire. Cypres, Manio, Tepu, Canelo, Coihue, Sauces, Calafate, Arrayan, Michai, Houx, Lianes, Roseaux, Fushia etc... Repeuplent ces terrains detrempes. Maintenant, les arbres ont le temps de devenir vieux et de mourrir naturellement. Les bucherons utilisaient la technique du "rondin en travers" pour pouvoir "pratiquer" ces sols ou l'on s'enfonce jusqu'a la cheville dans la mousse spongieuse, et pour faire glisser les troncs d'arbre. Les sentiers fangeux "asseches" par ces rondins a peine pourris demeurent encore et nous donnent l'agreable sensation de pouvoir un peu penetrer cette vegetation dense. En Patagonie, malgre l'humidite ambiante, le bois se conserve assez bien. Nous longeons la cote glissante jusqu'aux maisonnettes. Romilio n'est pas la. Il est parti probablement "surveiller" ces autres maisons perdues dans la solitude. Nous nous elevons sur une butte ou la vue panoramique sur tout le golfe "vaut" la grimpette. La mer scintille dans le soleil et "moutonne" dans le vent. Nous revenons "creuves" de cette balade, pourtant ce n'est pas une course a pieds que nous avons entreprise!
Petite sieste avant de decider de lever l'ancre, la maree et le vent etant favorables pour franchir en sens inverse le Paso de Quesahuen. Nous n'avons que trois heures de navigation devant nous pour rejoindre le mouillage d'Odger que nous connaissons deja. Nous croisons un voilier suisse qui rejoint, au moteur, contre vent et maree, le mouillage que nous venons de quitter.
Et ainsi, le coeur peut-etre plus leger, nous debutons tranquillement notre remontee vers le nord, les chiffres des latitudes vont etre revises a la baisse!
Les cumulus s'intensifient et tout comme hier, nous avons droit a des rideaux de pluies qui laissent derriere eux de superbes arcs-en-ciel sur fond de montagnes.
C'est qu'il en faut de la patience pour attendre derriere les hublots, ce soleil qui nous manque tant et que nous distinguons au compte-gouttes. Nous serions perdus dans un desert que nous prierions le ciel pour boire quelques gouttes de pluie!
En revenant sur nos pas, nous replongeons au coeur des canaux bordes de ces hautes montagnes abruptes. On dit qu'en mer il n'existe pas de frontiere entre la monotonie du reel et les reves. Et bien, en Patagonie, c'est tout le contraire, cet ecrasement par ces montagnes tristes d'une monotonie reelle vous impose l'echappee dans le domaine des reves pour eviter que la folie gagne!
Retour sur Estero Odger (isla Nalcayec): 46 08 925 S / 73 42 710 W
Samedi 10 novembre 2007
C'est sur! C'est confirme! L'anticyclone de l'Ile de Paques est descendu d'un cran en latitude, et nous offre toujours du vent de sud et du soleil! Pour combien de temps? La cordillere est bien degagee. Elle est pour une fois captivante. Ce genre de meteo nous ferait presque regretter notre decision de tourner le dos au grand Sud... Mais nous connaissons ce type de piege et savons tres bien que les canaux de la Patagonie, sous le soleil, c'est du domaine de l'ephemere! Alors profitons du jour present et contentons nous de l'archipel des Chonos.
Nous nous "perdons" dans les canaux adjacents qui contournent les iles et voulons rejoindre le canal Errazuriz par son sud. Les montagnes sont moins hautes, moins enneigees et la couleur verte s'applique sur les versants ensoleilles. Le canal "Liucura" est etroit et la vue s'arrete a la hauteur de quelques cascades blanches qui devalent les pentes raides pour ensuite se perdre dans la foret. Quelques fois, sur la grande muraille vert sombre, une plaque tres claire un peu rosee, un peu bleutee selon l'angle de la lumiere sur l'humidite qui y suinte, marque l'emplacement d'un grand filon mineral (feldspath ou quartz laiteux?), sur lequel la vegetation ne s'accroche pas. C'est comme une cascade figee a jamais. Le vent du sud forcit lorsque nous abordons "l'estero Barros Arana". Le courant est favorable, c'est uniquement sous genois que nous poursuivons notre route vers le nord avec la perspective de franchir un etroit passage entre cet "estero" et le canal "Errazuriz", a l'etale de maree haute.
Mais, tel un ange gardien, une lancha surgit dont on ne sait ou! Contact V.H.F.! La lancha s'inquiete de nous voir avancer si vite vers cette "porte de sortie" ou les courants sont particulierement violents a cette heure-ci de la maree! Nous qui pensions que tout etait en notre faveur! Bref! Sur les bons conseils de notre ange gardien, nous nous mettons a la cape pour attendre un moment plus favorable. Nous avons trois heures a deriver car pas de mouillage abrite possible dans cette zone, et le vent de sud souffle bien a vingt-cinq noeuds, nous refroidissant au passage. Patience! Patience!
Trois heures donc plus tard, apres un ultime contact avec "notre" lancha, "Israel", de son petit nom, qui prospecte, elle, dans le coin (on ne sais jamais pour qui et pourquoi!), nous nous presentons a l'entree du goulet. Sous un bout de genois, et avec sept noeuds de courant, nous sommes ejectes de notre "piege". Au plus fort des remous et du courant, des cormorans nous regardent passer a vive allure! Ils sont perches sur un rocher a fleur d'eau ou la force du courant butte et cree des rapides semblables a ceux des torrents. Le moment est enchanteur, tellement la nature est paisible et doree par le soleil, a part le courant de maree qui nous entraine et donne du mouvement. Mais nous finissons par allumer le moteur car le vent nous abandonne entre les collines et l'instant devient critique dans les remous de plus en plus forts. Ouf! C'est la sortie! Merci "Israel"!
Dix nautiques plus loin, nous mouillons au sud de l'ile Humos, dans une petite baie intime qui porte le nom de Jacqueline. Cette baie est un veritable jardin a varech. C'est difficile d'eviter ces longs cheveux d'algues, il y en a partout! Ce soir, avant de nous coucher, le ciel a l'ouest nous couvre de ses flammes. Une nouvelle page ventee et pluvieuse se presenterait-elle?
En attendant que souffle le vent, une nouvelle vie demarre, nous apprenons la naissance du petit Sacha, "el capitan" est grand-pere pour la troisieme fois!
Caleta Jacqueline (isla Humos): 45 43 900 S / 73 57 460 W
Dimanche 11 novembre 2007
Nous ralentissons le rythme. "El capitan" a envie de se poser un peu. C'est vrai que ces sauts de puce sont un peu fatiguants. Il est clair que nous preferons les navigations hauturieres! Le vent ne s'est pas franchement leve, mais par precaution, dans la mesure ou nous restons dans la baie un jour de plus, nous refaisons notre mouillage. Nous nous recentrons dans la petite alcove du fond de baie, du cote de la cascade, et frappons trois aussieres a terre. La plage de sable fin gris nous permet de faire les cent pas. Sur la ligne de maree haute, s'accumule du bois flotte blanchi par la mer, c'est souvent que des troncs entiers decorces sont echoues la definitivement, attendant une fin que nous ne connaitrons pas. Et de place en place, a moitie ensables, une bouee, un bidon, un morceau de filet de peche, un bout d'aussiere dechiquete, une bouteille en platique, une godasse trouee viennent temoigner d'une presence humaine qui passe au large. Nano trouve une jolie volute entiere, Mout une patte de crabe enorme et Kiki du pissenlit pour la salade de ce soir.
Les rayons de soleil sont perturbes par les nuages. Dimanche des plus tranquilles avec une bonne tarte au citron sur la table du carre qui ne fera pas "long feu"!
En soiree, le voilier suisse "Balena" que nous avons croise dans le canal Elefantes, est deja revenu sur ses pas et part pour le sud... C'est de la navigation acharnee quelles que soient les conditions, chacun son "style"! Nous avons du mal a comprendre ces voiliers, qui naviguent contre mer et courant, moteur a "fond", qui degringolent les etages des latitudes sans rien voir, en ayant a la bouche que les soucis des "fenetres meteo" pour mieux les defier, dirait-on. Et ce sont ces memes voiliers qui brandiront "Nous, on a passe le Cap Horn!" "Nous, on est alle en Antarctique!" Certes, il en faut pour tous les gouts, mais nous esperons qu'ils ne sont pas tous comme ceux-la, les "Cap Horniens"! La vieille generation des Damiens doit bien sourire!
Lundi 12 novembre 2007
Ciel couvert et crachin nous font enfiler la panoplie etanche avec bouderie, mais c'est comme ca!! Les amarres sont ramenees a bord et nous sortons de notre niche a petite vitesse. Passee la pointe sud de l'ile Humos pour remonter sa cote est, cap au nord, le vent se leve, mais pas dans la bonne direction: du vent du nord alors que c'etait du vent de sud prevu. Il y a bien longtemps que nous ne cherchons plus a comprendre! Inutile de continuer avec de telles conditions, le canal Errazuriz est tout blanc! Nous decidons d'ecourter la navigation et cherchons a mouiller dans le Rio du meme nom que l'ile (Humos). L'etroitesse de l'entree de la riviere nous fait hesiter, Inia n'aura pas la place de faire un demi-tour sur sa lancee. Deux amarres devront etre amenees a terre. Mais cet arret est tentant! Tres lentement, nous embouquons l'entree de la riviere. Les fonds remontent tres tres vite. La chaine defile par dix metres d'eau, mais le temps que Mout trouve le premier arbre sain pour la premiere aussiere, Inia pivote, et ce n'est plus que du deux metres d'eau que nous avons sous la quille. Voila un mouillage cafouille! Nous reprenons la manoeuvre a zero, cette fois l'etrave vers la sortie, et amarrons les deux aussieres arrieres a un arbre de chaque cote du rio. Pas evident! Le courant de maree et le courant de la riviere bataillent a qui prendra le dessus!
En debut d'apres-midi, nous partons explorer la riviere en kayak. Nous penettrons dans un ecrin de verdure, paisible, jusqu'aux premiers rapides. Les oiseaux gazouillent et une grenouille bavarde pendant que nous jouons les orpailleurs, les mains dans l'eau glacee.
Les rafales rompent la tranquillite du plan d'eau. C'est sous un ciel de grains et de soleil que s'acheve cette journee d'attente du surois!
Rio Humos (isla Humos): 45 38 290 S / 73 52 350 W
Mardi 13 novembre 2007
Nous emergeons de bonne heure. Quelle que soit la region du monde, quel que soit l'hemisphere, quelle que soit la latitude, le meilleur moment est le "petit matin" et la nature reserve toujours un cadeau a ceux qui ont le courage de se reveiller a l'aube. Pour nous, ce sera une loutre qui prendra le temps de faire le tour du bateau. Peu favouche, la loutre, car elle nous regarde, curieuse de ses yeux ronds et mouilles, tout en glissant a la surface de l'eau. Sa nage dessine des ondes circulaires qui troublent l'immobilite et la transparence des eaux du rio, a cette heure-ci de la matinee.
Nous quittons ce rio en douceur pour ne rien troubler. Cap au nord, cette fois-ci le vent du sud nous attend, mais il n'y a pas de quoi "decorner les boeufs"! Nous etablissons tout de meme le genois et arretons le moteur, c'est tellement plus chouette, de glisser sur l'eau en silence.
Au loin, dans notre dos, les glaces des sommets du San Valentin brillent de mille feux. Nous l'embrassons du regard et le saluons une derniere fois. Le canal Errazuriz est entrave de petites terres rocheuses et chevelues. Nous passons par le travers de trois ilots, habites pour le premier, par une colonie de lions de mer gueulards et puants. Sur le deuxieme, se sont des cormorans qui font secher leur plumage, droits comme des piquets, le caillou est entierement recouvert de guano d'un blanc farineux ou il ne doit pas faire bon, non plus, de humer les odeurs! Et quant au troisieme, une flopee de mouettes grises tapissent les rochers, il semblerait qu'elles couvent. Chacun son ilots, chacun son destin, chacun a investi son territoire.
Le vent nous abandonne au final de ce canal. Ca petolise un max! La mer devient miroir, le canal Moraleda, face a nous, vibre dans cette chaleur soudaine. Le soleil est devenu tellement genereux que nous tardons a allumer le moteur. Il n'y a que le courant defavorable qui nous pousse a la "risee diesel" pour atteindre notre zone de mouillage prevu sur la cote est de l'ile Melchor. Nous "tombons" les vestes de quarts et les salopettes, faisons respirer les orteils, Nano nous fait meme un strip-tease (d'une minute seulement!). Il est dit que dans cette region, on peut vivre les quatre saisons en une seule et meme journee! Si seulement on avait pu avoir des journees comme celle-ci le mois dernier!
A l'entree de "l'estero" que nous visons, surprise! Une "salmonera" a "jailli" en plein milieu! C'est une installation neuve, une de plus, qui "embellit" le paysage! Nous pouvons tout de meme nous engager dans "l'estero" en la laissant a tribord. Nous remontons ce bras de mer, peu large, mais sain, sur deux milles, et juste avant l'entree d'une lagune peu profonde, nous mouillons dans un bassin aux eaux tranquilles.
Paella aux crabes, charlotte aux fruits, le tout arrose au champagne, nos fetons la naissance de Sacha, l'heritier "Belles"!
Ce soir, une belle lumiere s'accroche aux arbres, et surtout sur le volcan "Maca" (2900m), cote Cordillere, que nous avons en vue, a l'etrave.
Estero Atracadero (isla Melchor): 45 11 580 S / 73 41 900 W
Mercredi 14, jeudi 15, vendredi 16 novembre 2007
Ce mouillage nous plait, et c'est tout a fait le genre d'endroit ou l'on peut passer du bon temps. Mercredi et jeudi, deux journees radieuses, estivales, que nous mettons a profit pour explorer, fouiner, observer, faire connaissance avec tout ce qui est "vivant" dans cette nature, discuter, se laver, pecher, cuisiner, profiter du pont d'Inia et lui apporter quelques attentions necessaires, vivre quoi! C'est ainsi que nous aimons la vie en bateau.
Nous partons avec le kayak vers le fond de la lagune. Les dauphins nous y rejoignent dans des souffles discrets. Les herons blancs et cendres ne se laissent pas approcher. Les canards protegent leurs progenitures comme de vrais tresors. C'est un vrai plaisir que d'observer ces oiseaux qui pietinent la vase et font eclater les petits bivalves a grands coups de bec a maree basse. Nous finissons la balade a pieds pour aller pique-niquer au bord d'une riviere qui coule peu. "Siestoune" au soleil de midi!
L'ile Melchor s'etale dans un relief moyennement haut, il s'en degage une certaine douceur dans des teintes moins agressives qu'ailleurs. Sur le retour, nous nous arretons a la seule maison visible dans ce paysage de collines.
Carlos est le "gardien" de cette nature depuis dix-huit ans, sa maison jaune, au toit a forte pente, en tole rouge, n'est plus toute jeune, donc, mais elle semble encore solide. Normal, Carlos est le bucheron du coin, le bois, il connait! Il nous apprendra, tout comme Romilio, a Sisquelan (golfo Elefantes), a reconnaitre les arbres principaux de la foret et quelques plantes. Voila presque vingt ans que cet homme fournit le bois de construction et de chauffe aux habitants des alentours, a savoir Aguirre, dans l'archipel des Huichas, que nous avons visite, il y a peu de temps. Il nous presente "Tututotu" son petit chien calin qui garde la maison quand il n'est pas la. "Tututotu" aboie fort, mais reste d'une timidite surprenante quand il est avec son maitre!
Carlos vient nous visiter a son tour, en fin d'apres-midi, avec sa barque en bois qui semble bien grande pour un seul homme. Ramer, ramer, telle est sa devise! Il ne mesure qu'un metre cinquante mais il est tout en muscles!
Il s'extasie sur la hauteur des mats et l'interieur en bois d'Inia. Tous les coquillages (tropicaux surtout) l'intriguent. Il aime bien les petits cadeaux! En fait, c'est devenu une tradition avec les quelques bateaux de passage qui laissent des souvenirs derrieres eux. Carlos est quelqu'un de tres attachant, qui nous fait partager avec generosite sa nature, et il est bien normal de le satisfaire avec ce qui peut lui ameliorer sa vie solitaire. La paire de lunettes pour la presbytie, entre autre, lui fait plaisir!
Nous buvons le cidre ensemble, puis il va rejoindre "Tututotu" a la maison, au fond de la lagune. La barque s'eloigne lourdement mais surement au rythme des rames en cypres, et nous entendons un murmure qui donne la cadence: "porcelana, troca, poupou....porcelana, troca, poupou...." C'est sa maniere de retenir le nom des petits coquillages, cadeaux de l'amitie, qu'il emporte comme une sacree trouvaille!
Nous multiplions les peches aux crabes (jaivas) delicieux. Nous en faisons une veritable cure! Carlos nous dit que notre nasse a une ouverture pas suffisament grande pour les araignees de mer (centollas), alors nous nous mettons a retaper une de ses vieilles nasses trouvee sur les rochers, et avec Carlos, nous posons le piege en eau profonde. Mais point de "centollas", ce n'est pas encore la saison, les eaux sont encore trop "douces" (devinez pourquoi?).
Carlos nous apprend qu'ici, avant l'elevage intensif des saumons, les gens recoltaient une sorte d'algue qui rentre dans la fabrication du plastique. Cette algue, une fois sechee, etait envoyee au Japon. Voici a quoi servaient ces pieges rectangulaires en bouts de bois empiles que nous avons vu du cote de la lagune, et ces treillis en troncs fins pour le sechage, delabres, sur la plage. Tout comme la scierie a Sisquelan, ces activites d'autrefois sont abandonnees au detriment des "salmoneras" qui captent les hommes de tous les coins de la Patagonie.
Vendredi, le temps tourne au gris et a la pluie. Coup de vent annonce. On s'estime heureux et gates pour ces trois journees super ensoleillees qui sont venues nous rechauffer le coeur et la peau! On s'est tellement "gave" du paysage sous les feux du roi soleil, qu'il nous importe peu de rester enfermes a l'interieur d'Inia durant cette nouvelle phase de temps triste. Nous restons un jour de plus dans ce mouillage abrite et continuons notre degustation de crabes qui vire a l'orgie, vue la grosseur des "jaivas" que nous a laisse Carlos!
Au plus fort du vent qui bascule nord, nous derapons de deux longueurs de bateau. Il semblerait que l'ancre reaccroche. Nous restons vigilents, mais le vent se calme pour la nuit.
Samedi 17 novembre 2007
Nos grasses matinees sont de plus en plus "graces"!! Nous faisons nos aux revoirs a Carlos qui est bien triste que nous partions. Mais il va nous attendre, c'est sur, car nous reviendrons certainement ici, apres notre petit tour du cote d'Aysen.
Courte navigation, pas bien compliquee, que nous mettons a profit pour reviser notre canne a peche et nos dandinettes. Nous installons des hamecons neufs. Le gout du poisson est presque un reve! Le poisson n'est pas abondant par ici, ou alors dans des profondeurs abyssales! Avec cette chair uniformement blanche, meme le poisson ne voit pas beaucoup le soleil! La peche serait plus aisee si les eaux abondaient, car tout de meme, ne pas mordre ni aux palourdes, ni aux moules, ni aux crabes, il faut etre "delicat"!
Nous traversons le canal Moraleda pour mouiller au sud de la peninsule Eliza, cote continent. La Caleta Rosita est toute petite et plongee dans une solitude verdoyante. La montagne garde la tete dans les nuages et les arbres y deviennent geants. En Patagonie, tout style de mouillage est permis, l'originalite est acceptee! Nous pratiquons le "jete de l'ancre en marche avant", car peu de place pour manoeuvrer, ce qui epate Nano! C'est vrai que ce n'est pas courant, mais cette technique est justifiee compte tenu du site! Puis Inia pivote, Mout porte deux aussieres a terre, en galerant pour trouver deux solides arbres, dignes de maintenir la bete, centree dans la crique.
A terre, nous cherchons, vers, petits crabes, coquillages, pour appater le poisson au bout des lignes. Mais notre tentative de peche est deplorable! Il va falloir "encore" manger du crabe! Si ce n'est pas malheureux! Nous nous rabattons sur les tiges de "Pangue" pour essayer une nouvelle recette, la tarte tatin avec la "Pangue" a la place des pommes! Comme la rhubarbe, la tige est prometteuse, c'est la base de la feuille qui est la plus tendre. Cuite, le petit gout citronne est accentue, mais il faudra la touche "cannelle", beaucoup de sucre, beaucoup de beurre, pour donner de l'interet a ce dessert! Le resultat est pas mal!
La "Pangue" merite quelques mots, car cette plante autochtone spectaculaire, est omnipresente en Patagonie quelque soit le type de terrain, et n'echappe a aucun oeil. Elle habille le paysage avec ses grandes feuilles rondes pouvant mesurer jusqu'a quasi deux metres de diametre, du vert sombre patagon ineluctable! La texture de ces feuilles est tres dure comme du carton, et peut former une barriere naturelle au promeneur. Les tiges, gorgees d'eau et fibreuses, sont recouvertes de faux-piquants facile a faire sauter aves une lame de couteau. Cette plante traditionnelle pour les indiens est encore utilisee en cuisine et pour etancher la soif. Nous en ramassons quelques fois, mais il faut bien l'avouer, il n'y a rien de transcendant dans son gout!
A dix-huit heures, l'heure a peut-etre de l'importance, nous assistons a un drole de spectacle. Une colonie de cormorans se laisse deriver avec le courant rentrant dans la baie. Ils se mettent a batifoler. Dans de grandes gerbes d'eau, ils plongent nerveusement, deployent leurs ailes et battent l'eau, c'est, visiblement, la grande toilette. Puis, par petits groupes de trois ou quatre, ils s'envolent, leurs pattes laissent un sillage blanc a la surface des eaux noires, pour rejoindre probablement le meme rocher ou ils passeront la nuit. L'entree de la baie se vident de ces oiseaux en cinq minutes.
Caleta Rosita (peninsula Eliza, cote continent): 45 14 020 S / 73 29 800 W
Dimanche 18 novembre 2007
Le lever sous la pluie compromet la partie de peche pique-nique, sur le ponton en bois que nous avons repere, hier, a l'entree de la baie. Alors, nous restons a bord tranquillement a lire, ecrire, boulanger... mais dans l'apres-midi, une eclaircie nous donne envie de bouger. Nous rejoignons a la rame, la plage a cote du ponton, sur laquelle resiste aux intemperies un campement d'ete qui ressemble davantage a un depotoir. Et comme l'homme aime bien farfouiller les dechets laisses par ses semblables, nous regardons s'il n'y a pas quelques bouts ou autres cochonneries a recuperer, qui pourraient servir a bord! Nous "retournons" egalement le sable grossier de toute la plage avec espoir de deterrer ces gros vers de mer que Carlos mettait sur sa dandinette. Nous n'en trouvons qu'un, Nano a la main heureuse, mais ce n'est pas pour autant que la peche sera meilleure! Un gros poisson attendra la nuit pour nous emporter le bas de ligne! En revanche, nous tombons sur une mine de palourdes de toutes tailles, mais elles doivent etre "polluees" par la "marea roja". Nous ne prenons pas le risque. Nous nous reservons les crabes de la nasse pour demain. On repose les estomacs surcharges de mayonnaise!
Lundi 19 novembre 2007
Le titre d'aujourd'hui pourrait tres bien etre: "des terres qui surgissent des tenebres"!
Le reveil sonne inhumainement a cinq heures. Mais tant pis pour cette maree la, descendante, de grosses gouttes de pluie s'ecrasent sur le pont. Nous sommes enveloppes de crachin, la sortie de la baie est noyee dans une brumasse "tristounette", meme les oiseaux sont encore blottis dans leur nid. Nous nous recouchons et replongeons dans un sommeil pleins de reves stupides.
Nous mettons la matinee a profit pour une grande lecon d'espagnol. Nous aurions du plus souvent consacrer d'heures a cette langue que nous utilisons uniquement aux contacts des locaux.
Le crachin s'arrete de tomber, heureusement pour nous, au moment d'appareiller. Les aussieres sont ramenees a bord, et nous levons l'ancre pour parcourir quinze milles plus a l'est, cap sur le "seno" Aysen. Le fond de l'air est piquant, le petit vent froid qui leche les flancs du volcan "Maca" nous arrive droit sur les visages. Nous passons entre l'ile Elena - que de prenoms feminins, ces temps-ci - et le continent, a l'entree du "seno". Les montagnes sont tres hautes. La foret "vierge" est encore plus touffue que jamais! Les cascades verticales pleurent de tout cote. Avec ce ciel de plomb, on se sent projete dans un temps passe, une ere de la prehistoire ou seuls les animaux gigantesques pouvaient a leur aise, poser leur pattes sur ces reliefs d'une echelle qui nous depasse totalement. Peu de region dans le monde offre de telles montagnes enneigees qui plongent dans la mer. Ces montagnes sont bleues, aujourd'hui. Les nuages bas s'effilochent comme de la ouate et nous doublent pousses par le vent.
Puis la mer devient huile, huile de vidange, encore plus noire, toujours plus noire! Nous ralentissons au niveau de "la punta Elisa". Une colonie de lions de mer envoyent des appels bruyants et graves. Il fait toujours froid et le jour tombe. Vivement qu'on arrive a notre nouveau mouillage du soir. Nous gouttons au petit vin d'orange fait "maison" selon la recette de notre derniere "abuela", et cela nous rechauffe un peu les boyaux, juste avant de passer l'entree etroite de la "caleta" Gato, mouillage tres protege, qui pourrait etre un havre de paix s'il n'y avait pas ces pontons flottants en voie de construction pour la nouvelle "salmonera" qui prend place, non loin de la.
Caleta Gato Seno Aysen: 45 17 900 S /73 11 940 W
Mardi 20 novembre 2007
Nous restons un jour dans ce secteur. La journee est de plus en plus ensoleillee. Nous descendons dans le kayak pour faire un tour de la baie. Nous rejoignons une pointe rocheuse, et tout comme trois lions de mer, nous nous rechauffons au soleil sur les rochers. De notre point de vue, nous regardons les bateaux de peches aller et venir et les cormorans en faire de meme. La vue est tres chouette, surtout avec ce temps. L'eau scintille comme un tapis de diamants, du cote des "cinco hermanos", un amas d'ilots verdoyants inaccessibles (difficile d'y mouiller). Apres notre pique-nique, nous revenons a bord, et le soleil est tellement chaud, que nous nous lancons dans une grande lessive. Les gens de la "salmonera" captent directement leur eau dans la source toute proche, et c'est un plaisir, malgre la temperature glaciale de l'eau, de rincer avec ce debit enorme qui sort du tuyau.
Nous installons de nouveau notre nasse pres des falaises et cette fois-ci nous appatons avec des dents de lion de mer! Ca pue! Nous les avons "courageusement" extraites d'une bete "crevee" en voie de putrefaction au bord d'une plagette. Un condor, d'ailleurs, s'en regalait!
Soiree tranquille, avec un soleil declinant, toujours aussi genereux. Les bateaux de peche viennent passer la nuit dans cette crique aux eaux tranquilles, et ce soir, les pecheurs se font une partie de foot sur la plage, a maree basse.
Mercredi 21 novembre 2007
Cette fois-ci, il nous faut vraiment poursuivre vers Puerto Chacabuco, au fond du Seno Aysen. Nous avons une date a respecter. C'est la que nous devons deposer Nano, qui prendra demain son avion pour le retour vers la France.
Nous nous levons a cinq heures trente pour beneficier d'un courant de maree dans les "fesses". Dans la penombre du petit matin, nous franchissons le seuil de la "caleta". Pas un nuage d'altitude, par contre des echarpes de soie blanche habillent la base des montagnes qui commencent a peine a flirter avec un soleil prometteur. Les crabes sont a bord pour le souper et le linge est encore suspendu aux filieres. Tout est trempe par une rosee abondante, le pont ruisselle.
Un vent d'est fort fait moutonner le canal, ce qui ne nous arrange pas, car nous l'avons de face. Mais sans doute, "est-ce" un vent venant des sommets blancs point encore rechauffes, qui ne durera pas longtemps! Effectivement, l'arrivee en bout de fjord se fait sur mer d'huile. Le paysage defile tres lentement, nous avons tout a loisir de profiter des sommets enneiges tres proches, de part et d'autre. C'est la premiere fois, que de si hauts sommets cremeux sont a portee de main. Il fait particulierement froid, mais nous nous armons de patience et buvons du the chaud tout en grignotant des fruits secs.
Le capitaine nous change, dans les barres de fleches, notre drapeau chilien completement dechiquete par les coups de vent. Inia est donc plus presentable, nous approchons d'un port (Chacabuco) et l'armee a certainement les yeux rives sur les jumelles!
Le fond du fjord est particulierement beau et nous avons la chance de le voir sous le soleil. La cordillere dessine des chateaux forts d'altitude; apres avoir passe tout un pan de montagne torture par des eboulis noirs et encore "frais". Des milliers d'arbres ont ete arraches et ensevelis sous des tonnes de roches en mouvement. Ici, la zone a vecu quatre tremblements de terre il y a six mois, un volcan est en train d'emerger de la mer, une faille s'est ouverte, le magma n'est plus qu'a deux kilometres de la surface. C'est avec force, rage et une determination destructive que Dame Nature va, et a deja, transforme le paysage, mais le cataclysme est pour quand? Nous sommes tranquillement en train de naviguer par ici, alors que l'eruption peut-etre pour maintenant, comme dans quelques siecles!
Puerto Chacabuco, en soi, ne presente aucun interet, ville-hangar ou les "salmoneras" enlevent tout charme a ce cirque montagneux.
Un bruit est survenu, petit a petit, depuis ce matin, au niveau de l'helice. Mout est soucieux, et d'ailleurs, il en a ras le bol de naviguer au moteur, c'est pas son truc. Serait-ce l'anode de l'arbre d'helice qui est en train de se barrer? Cela va-t-il necessiter de se mettre a l'eau?
Et oui! On n'y echappe pas, baignade forcee, une fois ancres, nous reperons le probleme qui est bien au niveau de l'anode. L'eau du fond de baie est non seulement froide, mais en plus elle est sale! Cette fois-ci, c'est Kiki qui revetit la combinaison de six mm et plouf! Tournevis a la main, il faudra une heure pour enlever la fautive. Elle reprendra place plus tard, lorsque nous aurons le plaisir de nager en eaux chaudes!
Nous allons ensuite a terre avec l'annexe pour s'informer des possibilites de rejoindre Aysen.
En soiree, notre derniere soiree avec Nano, le vent se leve en rafales dans la baie, rendant le mouillage peu sur. Le ciel s'est charge de nuages tres menacants. Nous nous amarrons, sans rien demander a personne, a un gros coffre. Nous sentant plus en securite, la nuit n'en sera que meilleure!
Bahia Chacabuco, seno Aysen: 45 29 010 S / 72 50 005W
6 - Une recherche...de motivation
Ainsi prend fin le voyage de Nano. Il prepare les bagages et nous debarquons de bonne heure a terre pour qu'il prenne son bus qui le menera dans un premier temps a Aysen, puis Coihaique et Balmaceda d'ou il s'envolera pour la France, via Santiago. Nous avons passe ensemble de tres bons moments, malgre la meteo et notre changement de programme qui furent des elements non evidents a gerer.
C'est triste de le voir partir, mais le moment est plutot comique car le petit bus fait trois fois le tour de la ville avant de la quitter! Nous pouvons donc agiter le mouchoir a plusieurs reprises!!
Maintenant que nous sommes resolus a tourner le dos a la pointe extreme sud de ce continent Sud-Americain, notre intention est de continuer a naviguer dans cette mosaique d'iles, plutot avenantes, tout au moins sur la carte, qui constituent l'archipel des Chonos, partie occidentale du canal Moraleda.
Nous prenons la route d'un retour vers Puerto-Montt, mais en "freinant", "en jetant des seaux derriere nous" comme il se dit! Meme si ce voyage au milieu des iles embrumees et noyees, au coeur de ce monde tourmente d'une infinie tristesse, ne correspond pas a ce que nous aimons le plus, neanmoins, il ne nous tarde vraiment pas de nous replonger dans l'agitation et la pollution de Puerto-Montt. Aussi, notre deuxieme escale y sera la plus courte possible, pour tenter de nouveau de reparer notre pilote automatique, toujours en panne, avant de quitter definitivement ce pays.
Jeudi 22 novembre 2007
Notre grand ami Nano s'etant envole pour d'autres cieux, depuis Aysen, plus rien ne justifie que nous nous attardions dans ce fond de fjord ou les forces de la nature pourraient se reveiller a tout instant. D'apres un couple "d'epicier" de la ville, avec qui nous avons bavarde un bon moment autour d'une tasse de cafe, la population vit en permanence en alerte. Le raz de maree du mois de mars dernier a ete des plus traumatisant. Mais la vie de ces gens est ici. Ou pourraient-ils d'ailleurs, puisque le Chili n'est qu'une longue montagne aux multiples bouches fumantes et menacantes?
Avant d'appareiller, nous nous arretons aux bureaux de l'Armada pour recuperer notre "zarpe" rafraichi, et ils ont le culot de nous taxer de quatre vingt euros, droit de navigation valable quinze jours pour les bateaux de plus de vingt cinq tonnes. Et apres ca, ils s'etonnent que nous ne leur rendions pas visite plus souvent! "Ils commencent a nous "les gonffler" serieux!". Ciao! Puerto Chacabuco! Et Ciao le Chili! Bientot, bientot!
C'est en bougonnant que nous prenons le chemin inverse, maintenant vraiment il nous tarde d'etre loin de cet endroit! Nous luttons contre un vent de face mais avec "patience" et determination, nous progressons mille apres mille, en favorisant le meilleur bord. Finalement, le vent baisse au fil des heures, tant mieux!
Que cela fait bizarre de ne plus avoir Nano a bord! Il n'est plus la pour nous annoncer les indications du profondimetre! A l'approche de la Caleta Gato, la nature est silencieuse, seulement perturbee par le bruit du moteur qu'il nous hate de mettre sur arret. Nous souhaitons nous reposer un peu dans cette crique. Nous retrouvons ce mouillage dans les memes conditions de calme de la veille. Dans la soiree, deux gas de la "salmonera" voisine nous offrent deux saumons de quatre kilos chacun. Ouah! Qu'allons-nous faire de tant de poisson? Ce serait les offenser que de repousser ces saumons d'elevage bourres d'hormones! Apres bavardages et visite du bateau, nous voila en train de depecer les betes a chair rose et grasse. Nous en mettons une partie au citron, une autre au gros sel, facon "gravlax" et gardons le reste pour cuire au four. Si demain le soleil est suffisament chaud nous en ferons secher. Ha! Nano, si tu etais reste, tu te serais gave toi aussi "d'antibiotiques"!
Caleta Gato, Seno Aysen: 45 17 950 S / 73 11 960 W
Vendredi 23 novembre 2007
Nous avons passe une super nuit, d'un sommeil profond, a poings fermes l'esprit degage de toute inquietude. Nos yeux se sont ouverts sur un ciel bleu. A travers notre hublot, la lumiere azure nous redonne vie en ces lieux. Nous jouissons a l'avance d'un train-train que nous aimons bien, d'un equilibre entre le bateau, nous et la nature, un etat de bien-etre si peu vecu depuis le debut du voyage.
Nous ouvrons en grand le bateau, le faisons respirer jusqu'au moindre recoin d'equipee. La source captee avec les moyens du bord nous permet de nous lancer dans une grande lessive qui sechera d'une traite sous le soleil, aide d'un petit vent venant des montagnes. Les oiseaux chantent et se repondent, nous entendons une hache qui coupe du bois dans la foret quelque part.
Quelle bonne decision nous avons prise de rester sous cette latitude. Alors que les tempetes continuent a sevir plus au sud, aux alentours du cap "Evangelistas", entre autre, le nord de la Patagonie commence a comptabiliser davantages de journees plus clementes. Mais ne chantons pas victoire! "Patagonie sous le soleil, nous t'aimons! Patagonie sous la pluie, nous te detestons!" "Amour et haine. Vie et mort. Secret et revelation. Tout en meme temps et sans ages. C'est ca, la mer... C'est ca, la Patagonie. La juste mesure est mise au placard!
Samedi 24 et dimanche 25 et lundi 26 novembre 2007
Etonnant! Nous n'avons eu la compagnie d'aucun bateau de peche, cette nuit. C'est donc dans une grande solitude que nous demarrons une nouvelle journee, grise cette fois-ci. Un front est annonce, nous decidons de rester ici quelques jours. Nous n'avons plus aucune contrainte de date, alors nous attendons de bonnes conditions pour naviguer!
Journee ecriture, lecture, lecon d'espagnol...et nous mangeons du saumon! La fin d'apres-midi nous amene une colonie de cormorans qui nous proposent le meme spectacle amusant que celui observe a la Caleta Rosita: la toilette collective de fin de journee. Ils sont beaucoup plus pres du bateau et semblent nullement perturbes par notre presence.
C'est une nuit de pleine lune, mais il est evident que sous un ciel "sur-bouche" il est impossible de la voir, ni elle, ni les etoiles. Le mois dernier, ce rendez-vous avec la pleine lune nous a ete egalement "sucre"! Et nous prenons conscience que cela fait fort longtemps que nous n'avons pas non plus eu l'occasion d'admirer un coucher de soleil sur l'horizon! A se murer derriere les paroies de ces canaux, il est certain que nous ne sommes pas aux premieres loges! Rien ne vaut le Grand Large pour de tels tableaux de lumieres crepusculaires.
La journee de dimanche est plus ensoleillee et plus ventee. Nous partons en kayak, ramer et marcher un peu, a la recherche de celeri sauvage a glaner et de morceaux d'aussieres interessants a ramener a bord. De nouveau, nous tombons sur un lion de mer echoue, en voie de decomposition "garde" par cinq ou six condors affames. A notre approche, ils partent se percher sur un arbre mort, tels des corbeaux qui transportent avec eux les mauvais presages, et nous regardent, curieux ou inquiets, recuperer les quatre crocs. Nos amis Marquisiens seront certainement interesses par ce genre de dents a graver. Nous nous demandons si ces lions de mer meurent naturellement ou s'ils sont chasses par les travailleurs sur les "salmoneras", qui voient leurs filets regulierement eventres par ces goulus de poissons. Les trous bien ronds sur leur cuir sont quand meme revelateur de coups de fusil. Apres les baleines qui n'ont rien demande a personne, la guerre est ouverte avec les lions de mer, qui eux, non plus, n'ont rien reclame!
Depuis hier soir, durant toute la nuit, et encore aujourd'hui meme, lundi, le vent nous interprete une version revisee et adaptee de la symphonie la plus connue: "Le lac des cygnes". Si tant est que les courbes isobariques, leur gradient et les fronts puissent se rapprocher de l'art musical.
Grande virtuose dans ces lieux de theatre montagneux, rudes et hostiles, que l'on dit sauvages et inhospitaliers, sans egal, la tempete nous joue cette musique trop souvent ecoutee, des masses sonores qui s'engouffrent entre les paroies verticales rocheuses des detroits et des vallees, pour mieux s'accelerer et rebondir, jusqu'a atteindre le nez de notre bateau qui lutte au fond de son abri relatif.
Les montees vertigineuses dans les aigues se bousculent dans les haubans, mettant en vibration nos deux mats raides identiques a des archets.
Timbres et variations ne sont pas toujours une melodie agreable pour un voilier qui devient alors vulnerable au bout de sa chaine tendue comme une baguette. La musique a des refrains qui ebranlent alors les sensibilites et nous gardent en alerte, a l'ecoute...
Petite "bise" mordante venue des sommets enneiges degages de la cordillere, au son leger d'une flute, vient reveiller le hautbois qui, alors, s'accorde avec la brise ridant la surface des eaux tranquilles de notre calanque.
Le rideau blanc de la scene tombe et accentue l'intimite du concert. Crachin, pluie et vent sont en harmonie dans des grains de plus en plus nombreux et repetitifs: le grand refrain de la Patagonie occidentale. Et en coeur, les frondaisons des hauts arbres et arbustes, si proches de nos bordees, perches sur leurs troncs et racines pourris par l'humidite, se balancent de droite et de gauche ajoutant leur note folle, aussi folle qu'est la course des nuages dans le ciel menacant.
A flairer le vent et a ecouter cette composition musicale qui s'emplifie d'heure en heure, la detente et la poesie sont difficilement conciliables.
Le rythme des violons et de la harpe s'efface devant les cuivres. Coups de vent determines et insistants gagnent en intensite. Les percussions frappent et raisonnent sur chaque rafales, les violons reprennent de plus belle et s'affolent, les triangles cliquettent et les drisses claquent. Les elements se dechainent, tous les instruments expriment leur rage de balayer en une seule et meme partition tous ceux qui sont suspendus aux levres du geant de l'ouest et qui malgre tout ont la patience d'attendre la petite note douce finale.
Alors, la tourmente est passee et l'orchestre s'en va jouer ailleurs...
Mardi 27 novembre 2007
La vegetation est trempee et c'est dans une brume accrochee aux arbres que nous levons l'ancre au petit matin. Nous savons qu'un nouveau front est en approche, mais nous avons largement le temps de rallier Puerto Aguirre, a vingt milles nautiques plus au nord, au milieu du canal Moraleda. Le froid humide nous rentre dans les os, d'autant plus que nous avons le vent de face. Mais nous progressons bien grace a un courant de maree, qui, pour une fois, est en notre faveur! Nos efforts de calcul de maree sont recompenses, malgre les mysteres de ce labyrinthe!
Nous laissons a tribord le petits amas d'ilots "los cinco hermanos" sur fond de vallee glaciaire, encadree de montagnes sombres aux angles arrondis. Le recul des glaces a, ici, pour toujours, sculpte une immense cuvette a pente plus ou moins douce, et aux paroies plus ou moins verticales bien caracteristiques d'une longue et lente erosion et d'un abandon au fil du temps. Sans doute une langue de glace etait attenante au "Monte Maca", perdu ce matin dans les nuages. Autrefois, la Patagonie n'etait qu'un seul et meme glacier d'une dimension difficilement imaginable, qui s'etendait de Chiloe au Cap Horn, et de la cordillere andine jusqu'aux ilots les plus avancees dans l'ocean austral.
Nous quittons donc le Seno Aysen avec le regret de ne pas avoir davantage traine autour des "cinco hermanos". Les possibilites de mouillages sont plutot douteuses et necessitent de disposer de plusieurs jours de beau temps d'affilee. Mais nous nous consolons avec l'idee formelle, source de notre grande frustration, que ces ilots auraient ete tout aussi inviolables que les montagnes voisines.
Les essences de base, deja evoquees, Coihues, Canelos, Tepu, Cypres... ne pouvant tisser a elles seules cet inextricable reseau que constitue la foret patagone, sont la aussi, accompagnees de cohortes d'arbustes, de broussailles, de lianes et de mousses qui s'imbriquent, s'intercalent. Cet enchevetrement compact, tasse, touffu et exuberant, qui vient lecher la mer, brandit la pancarte "defense d'entrer sous peine de surprises?"!
Pour le peu que nous l'avons pratiquee, cette foret est un veritable traquenard, car, pour accentuer l'impenetrabilite, s'ajoute a la densite, le danger d'une couche d'humus qui se derobe sous les pieds, de vieux troncs couches vermoulus et pourris qui s'effondrent sous le poids, de trous beants dissimules sous des branchages qui se brisent des qu'on les bouge. Nous perdons ainsi tres vite notre enthousiasme et nos forces. Cette vie en desordre sous ces ruines vegetales - la aussi, la vie et la mort sont etroitement melees - vous fait renoncer dans une quelconque exploration, si modeste soit-elle.
Ceci dit, quelque part, lorsqu'on laisse errer le regard sur ces flancs de montagnes et sur ces sommets blancs, il y a une immense satisfaction a se dire que l'homme n'a jamais pu poser le pied a cet endroit. "Vierge", la foret l'est vraiment!
Puerto Aguirre se devoile au contour d'une pointe. Nous retrouvons un peu de civilisation. Aguirre est un village surprenant par son cote "palette de peinture" dont on ne se lasse pas!
Nous ancrons dans la "caleta" La Poza que nous avons deja pratiquee, mais cette fois-ci, le vent nous complique la mamoeuvre d'amarrage aux arbres. Il nous faudra une heure et demi au moins pour faire pivoter Inia, proue au vent avec le jeu d'aussieres. Nous mettons ensuite l'annexe a l'eau pour nous rendre au village d'Aguirre. Nous y changeons la bouteille de gaz, achetons du carburant pour l'annexe et quelques legumes frais. Le village grimpe, et dans nos lourdes bottes et pesants cires nous baladons notre bouteille chilienne de onze kilos de gaz dans tout le village pour trouver qui aurait l'amabilite de nous reprendre ce modele contre deux petites bouteilles de cinq kilos, car ici, personne n'est equipe de onze kilos! C'est tout un "gag", mais nous parvenons a nos fins.
Nous revenons a bord ranger le pont et rehisser l'annexe.
Dans la soiree, une meute de chiens affames fait le tour de la petite baie en crapahutant sur les rochers et disparait ensuite dans les bosquets. Au dessus de notre crique, la decharge publique est l'abominable lieu de survie de ces chiens en querelles regulieres.
Nous avons immerge la nasse et elle est deja pleine de crabes! Nous pourrions en donner aux chiens. Au loin, les cloches sonnent, c'est le mois de "Marie" et ses vepres regulieres.
Caleta La Poza, Isla Huichas, Canal Moraleda: 45 09 475 S / 073 31 120 W
Mercredi 28, jeudi 29, vendredi 30 novembre 2007
Nous nous sommes leves tard, peut-etre manquons nous de motivations dans ce pays? Mais il fait si bon sous la couverture! Juste ce qu'il faut de paresse, rien ne presse! Les oiseaux chantent depuis longtemps et nous decidons de profiter de cette journee ensoleillee avant la tempete!
Sacs a dos, pique-nique, kayak a l'eau et c'est parti pour une randonnee... C'est le seul endroit ou nous pouvons nous degourdir les jambes par les sentiers qui menent au nord de l'ile Huichas, vers le village d'Andrade, deuxieme bourg de l'ile. Nous nous debarrassons tres vite de nos cires et vestes de pluie, emportes au cas ou! Et, "hue!' Les mules! Les bas-cotes et les jardinets sont en fleurs, les boutons d'or eclatent et la delicatesse des paquerettes nous font croire a un semblant d'ete qui s'installe. Sur cette ile basse des "Huichas" qui peut souffrir de secheresse, les especes vegetales diminuent en taille et atteignent rarement le plein developpement. Les Coihues qui sont en definitive une variete de hetres, emmergent des buissons plus ras et ont, avec leur maigre touffe de petites feuilles a la cime, encore plus qu'ailleurs, l'aspect tordu, noueux, convulsionne, recroqueville, rabougri, comme de vieux papis qui se meurent. Les Canelos, egalement, ne sont pas bien vaillants, mais faisant partie de la famille des lauriers, il se degage de leurs fleurs d'un joli blanc une odeur de miel, semblable a celle du "laurier thym" de notre garrigue. La seve sent tres bon egalement, tres "citronnee". Ces arbres aux larges feuilles lisses etaient sacres autrefois pour les indiens qui les utilisaient en infusion comme anti-scorbutique. Quant a nous, nous le privilegieons lors des amarrages a terre, car le Canelo est souple et plie sous le vent plus qu'il ne casse.
Les gens du village d'Andrade s'affairent avant la prochaine pluie, tout le monde est dehors pour une fois! Les hommes bricolent leur bateau de peche, certains passent une xieme couche de peinture rouge et jaune, les couleurs de l'Espagne encore et toujours en vogue, les femmes coupent le bois de chauffe ou bien sautent de maison en maison avec les gamins dans les bras. C'est aussi les grands travaux de printemps sur le perron de l'eglise, ou encore le ramassage de cailloux a maree basse pour un futur chemin, quand l'homme s'arretera-t-il donc de charier et de deplasser de la terre et des cailloux? La musique sud-americaine hurle depuis une fenetre comme pour donner un petit air d'ete entrainant!
Nous nous trouvons une pointe rocheuse pour la pose de midi et nous admirons ces magnifiques cirrus et lenticulaires qui evoluent tres rapidement dans le ciel, confirmant bien l'approche d'une nouvelle depression: un bon coup de chien en perspective! Le vent de nord-ouest se renforce et nous fait quitter notre point de vue, deja privilegie par les goelans en suspension dans l'air. Nous revenons au bateau par un charmant petit sentier qui longe la cote a l'abri du froid, un sentier plus ou moins boueux, plus ou moins souligne par des coquilles de moules brisees qui brillent au soleil. Quelques maisons, de sommaires baraques se cachent dans les fourres de pangues, devant les quelles de lourdes barques languissent au bout de leurs amarres a meme la greve.
Sur notre chemin, nous n'en revenons pas, nous croisons notre ami bucheron Carlos, de la Caleta Atracadero (isla Melchor), qui vient de faire un aller-retour sur Aysen avec la "lancha" de service. Et ce soir, il loge chez un ami a Aguirre, avant de revenir sur son ile. Il porte la casquette qu'on lui a offerte l'autre jour et un chandail de couleur. Il s'est fait beau pour aller a la "ville"! C'est une sacree surprise que de le retrouver la et de le revoir. Carlos est d'une nature toujours heureuse et suffisamment naive pour s'interesser a tout! Contrairement a la nostalgie que nous sentons souvent chez les personnes qui vivent dans ces contrees difficiles, il affiche la gaite et la simplicite des gens qui savent vivre "au jour le jour".
Nuages gris et lourds donnent un aspect lugubre a cette fin de journee. Nous devinons ce qui nous attend: "TEMPORAL"! Le langage du ciel est fidele, et les meteorologues sont de vrais "artistes"! Ils nous ont dessines une jolie spirale parfaite avec ses courbes isobariques bien serrees comme il se doit!
Effectivement, dans la nuit, le vent se leve et les rafales commencent a nous balayer. Un bateau de peche fait son entree dans la crique dans le noir, mais il apercoit vite nos amarres frappees a terre et revise sa manoeuvre. Il ne restera qu'une heure...
Nous dormons dans une serenite relative, les cinquante cinq noeuds de vent seront reels qu'au petit matin. Pluie violente et vent violent, nous voyons a nouveau le meme bateau de peche revenir et cette fois-ci, il jette l'ancre et finit par s'amarrer aux arbres. Nous distinguons des tetes hirsutes et des visages en alerte, a travers les hublots qui ruissellent sous la pluie. Il n'y a plus qu'a attendre, quoi faire d'autre, c'est un vrai coup de tabac digne de ce nom qui empeche toute navigation. Le vent a de nouveau le premier role. Au loin, le plan d'eau est bouleverse, blanc comme neige avec des petits creux qui nous ont engloutis les ailerons des dauphins habitues au coin. Sous les accelerations du vent, des gerbes d'eau s'envolent et pulverisent la surface de la mer. Les elements se dechainent pendant au moins cinq heures. Une pluie diluvienne vient cloturer cet episode.
Comme toujours dans ces moments la, nous nous occupons l'esprit a autre chose, lecture et ecriture, et de temps en temps, nous mettons la tete dans la bulle pour "humer" l'horizon.
Malgre la pluie qui insiste, le vent se calme en soiree. Une soiree froide dans le bateau car le poele n'a pas fonctionne aujourd'hui, pour cause de vent arriere, et la cheminee tire male dans ces conditions. Constat permanent du contre nature: "un bateau est concu pour stationner nez au vent et pour cela le laisser libre de ses mouvements", car pour affronter les elements ou l'adversaire il vaut mieux etre de fasse, il ne vous viendra jamais a l'idee d'y presenter les fesses, que je sache.
La cuisson d'un cake au citron au four apportera quelques degres dans le carre.
Et "rebelote" pour la journee de vendredi! La constance et l'abondance des precipitations nous desesperent.
Le systeme depressionaire a fort gradient qui nous touche stagne et nous envoie toujours et encore une succession de fronts tres rapproches les uns des autres. Nous sommes bel et bien empetres dans un nouvel episode interminable de "mal tiempo"!
Samedi 01 et dimanche 02 decembre 2007
Nous sautons a pieds joints dans ce nouveau mois, les jours defilent a "Puerto Aguirre" sans que nous faisions grand-chose de passionnant, si ce n'est compter les fronts qui passent ! Nous epuisons notre bibliotheque et nous nous refugions dans nos ecrits. Nous n'avons guere d'inspiration pour quoique ce soit. Vides! Alors, entre deux gouttes de pluie, nous mettons pied a terre car nous avons besoin de bouger un peu et de respirer hors du bateau et de notre "caleta". Pour oublier le gris du ciel, nous nous concentrons sur les petites fleurs sauvages. L'espece de houx qui pousse par ici commence a fleurir et nous admirons une fois de plus une fleur tubulaire (celle-ci est orangee), similaire a celle d'une liane, et a celles d'autres arbustes deja reperes dans ces forets, qui aiment l'humidite et les coins sombres. Les colibris verts ("picaflores"), tres nombreux, ont de quoi se regaler.
C'est la saison ideale pour commencer un herbier. Mais la flore de Patagonie est gorgee d'eau, y compris ces fleurs tubulaires tres epaisses et en meme temps cassantes comme du verre. Le sechage sous presse est non envisageable.
Aujourd'hui, nous reussissons a nous elever sur un des points culminants de l'ile, pas plus haut que quatre cent metres environ. Mais ce nouveau point de vue panoramique sur tous les cailloux de l'archipel est remarquable et nous permet de constater que la mer est drolement moutonnante au vent, dans le canal Moraleda. Quelle misere! Nous faisons bien de rester a l'abri dans notre crique!
La balade sur un tapis de mousses et lichens detrempes et gluants, a travers des arbustes et cypres "nanifies", nous meme jusqu'a une... Orchidee. Ca alors! Nous n'aurions jamais pense qu'une telle fleur serait representee dans ce regne vegetal sous ces latitudes. Elle est la, a nos pieds, d'un vert timide, et resiste au vent qui ne parvient pas a la decoiffer, tellement ses fleuilles sont resserrees comme des bras sur son corps raide et fier, et ses petales sont refermes pour mieux preserver son secret. Elle semble nous chuchoter: "j'existe"! La dite orchidee n'est pas plus haute que deux pommes, son eperon nectarifere est palichon, peu spectaculaire, mais elle a su attirer notre attention, nous ne savons pas comment, pour que nous ne lui marchions pas dessus. Nous avons bien regarde autour de nous. Pas de petites soeurs, elle est seule, seule a discuter avec le vent, et sans doute a-t-elle profite du soleil d'il y a trois jours pour naitre en ce "triste" monde, comme une messagere de l'esperance.
En fin d'apres-midi, nous nous faisons chauffer de l'eau de pluie pour une petite douche bienfaitrice que nous prendrons a bord, cette fois-ci, car il fait trop froid sur le pont. Mais cette douche est trop breve! Nous avons besoin d'une bonne soupe pour nous sentir bien apres. Nous ne cessons de recevoir des messages sur les ondes "mal tiempo", "mal tiempo"..."Mais qu'il passe donc, ce "mal tiempo", et que l'on soit tranquille ensuite!"
Un dimanche sous des deluges, l'ile n'est plus qu'une fontaine. Tout ruisselle autour de nous. L'eau coule en cascade sur le granit en faisant du bruit. La fin de journee est moins deprimante. Le ciel se dechire pour laisser apparaitre une ou deux fenetres d'un bleu pale. Comme on ne retient pas l'ecume au creux de sa main, on ne retient pas le soleil a travers ces trouees illusoires. Le ciel reste charge de gros bourgeons blancs et se referme continuellement.
Les trois aquarelles peintes en ce jour dominical laissent transpirer la grisaille mouillante, mais il n'y a pas deux gris identiques. Pourrait-on imaginer de si subtiles nuances dans les gris? Le jeu des couleurs devient "pervert"! Il suffit d'une touche de "Terre de Sienne" pour creer la tache de lumiere qui enlevera a l'ambiance son cote sinistre.
Lundi 03 decembre 2007
Dans un calme relatif, nous recuperons les aussieres et levons l'ancre pour enfin, changer d'endroit. Nous quittons l'ile Huichas par le nord et zigzagons entre les nombreux ilots ronds et uniformes de ce petit archipel. Cap a l'ouest. Un grain glacial nous arrose de face et nous le surprenons, une fois passe, en train de saupoudrer de neige ephemere, les sommets les plus hauts des contreforts de la cordillere. L'effet est de toute beaute, c'est indeniable! Accompagnes de ce ciel de grains pendant les trois heures de navigation, nous traversons d'est en ouest le canal Moraleda. Nous visons l'ile Tangbac qui offre le mouillage "americano", sur sa cote sud, abri que nous avons deja frequente lors de notre route nord-sud. L'ile Tangbac est, a notre avis, le relief le plus "exentrique" du canal, dans cette succession de montagnes harmonieuse que nous pourrions plutot qualifiee de laborieuse! Cette ile est tronquee a son sommet, elle pourrait ressembler a un chapeau, ou plutot a un immense poste de guet d'un rapace d'une autre ere. Curieusement aussi, elle est tres boisee en comparaison avec sa soeur voisine, l'ile Melchor, qui prend plutot la pose d'un animal a fourrure brune, affale de tout son long. Ile verte, ile brune, pourquoi une telle difference d'une ile a l'autre? Pourquoi sur ce pauvre substrat originel qu'est le granit, certaines iles ont su s'engraisser d'un humus epai et d'autres non? L'equilibre serait-il si fragile?
Le vent sous grain est fort durant toute l'apres-midi, mais nous debarquons quand meme pour faire le tour de baie a pieds ou en kayak. La baie a la forme d'une lagune ronde avec une petite communication a maree haute avec le canal le plus proche. Nous y trouvons, alors que la mer s'est retiree, un joli galet de granit vert a l'aspect huileux, tellement l'eau la caresse durant peut-etre des siecles. Si nous nous attachons a une fleur, a un galet, a une plume un peu particuliers, c'est pour oublier l'immense frustration de ne pouvoir en voir plus, mais savoir profiter de peu, de tres peu, c'est deja beaucoup.
Nous terminons cette journee, en preparant nos navigations a venir et en ecoutant le vent. Ecouter le silence, c'est ecouter le vent. Vivre la solitude, c'est la partager avec le vent. Se laver l'esprit, c'est recevoir la pluie...
Caleta Americano, isla Tangbac, Canal Moraleda: 45 00 760 S / 73 42 400 W
Mardi 04 decembre 2007
Les grains se sont rarefies au fil des heures obscures. Ce matin, la baie se reveille sous un ciel de cumulus "roses et bleus" sympathiques, on peut toujours l'imaginer ainsi! Apres le cafe chaud, nous plongeons les mains dans l'eau frisquette des seaux sur le pont pour rincer le linge qui trempe depuis hier. Nous avons stocke tellement d'eau de pluie ces derniers jours! La lessive sechera en route, etendue en drapeau sur les filieres, car ce ciel promet une treve ensoleillee. Le guindeau remonte une chaine et une ancre particulierement boueuses, engluees dans cette espece de vase grise qui pue!
Grand voile de misaine etablie, nous rejoignons le canal Moraleda, pour, ensuite, l'abandonner au detriment des canaux "buissonniers", moins "directs" que Moraleda, mais plus "plaisants". Nous nous engageons donc dans le dedale d'ilots et de hauts-fonds, au sud de l'ile Transito, chemin complique, mais interessant qui nous mene a l'entree sud du canal "Perez Sur". Sur babord, nous laissons l'entree du canal "Ninualac" qui etait, pour nous, un projet de navigation, mais nous laissons tomber l'idee, pour la simple et bonne raison qu'un autre front approche, et puis aujourd'hui, c'est du trente noeuds qui souffle de l'ouest. Le canal Ninualac est tout blanc de "moutons" non avenants. Alors voila un projet de plus avorte et qui s'ajoute a la deception generale. Il faudrait une vie entiere dans cet archipel pour en visiter les moindre recoins. D'abri en abri, de front en front, de frustration en frustration, tel est le quotidien du marin, encombre de ses mats et de sa quille, dans ce coin du monde malsain, qui ne peut qu'avoir la pretention de "passer vite" et non pas "trainer lentement". Chimere!
Les ombres de nos amis les cumulus caressent la "fourrure" des iles endormies. Le soleil est si rare, que lorsqu'il perce les nuees, il cree alors un univers nouveau. La nudite du roc, ici et la, se detache dans ses moindres details. La foret vit dans ses lumieres et dans ses propres ombres. Sous le vent des iles, l'eau n'est perturbee que par les effets des courants, mais aux carrefours des canaux, elle se creuse sous l'influence du vent qui se defoule, soulevant les tas de plumes fines que sont les albatros, particulierement satisfaits de ces accelerations previsibles d'Eole. Au pre, Inia embarque quelques "paquets" de mer et se ressale comme un gros hareng. Apres six heures de ce petit manege dans les embruns qui nous rougissent les joues, nous arrivons en vue de l'ile Benjamin qui nous attend pour la nuit. Nous nous engageons dans un profond goulet, a l'est de cette ile. Le lieu porte l'etrange nom de "estero arboles espectrales". En effet, de chaque cote du goulet, d'immenses troncs rectilignes de coihues deplumes, d'une couleur noiratre, semblent nous juger. L'endroit a connu un incendie, on ne sait quand exactement, mais depuis, malgre la presence encore tres "surprenante" de ces "spectres", la foret a recolonise les flancs des montagnes. Tout est a nouveau touffu et impenetrable. Il n'y a pas bien longtemps encore, des indiens "Chonos" maintenaient la, des campements provisoires, le temps de recolter et de faire secher au-dessus des brasiers, les fruits de mer pour confectionner leurs chapelets de moules ou de palourdes fumees a l'odeur acre. Aujourd'hui, la frequentation de cet "estero" doit etre tout autre, les equipages des lanchas qui travaillent sur les "salmoneras" ne ramassent plus de moules.
Le ciel mi-bleu, mi-blanc s'est referme. Quelques rafales se jetent sur le nez d'Inia. Nous nous sentons surveilles par ces "spectres" noirs, a droite et a gauche, qui n'invitent pas a mettre pieds a terre. Le lieu nous inspire si peu que nous savons deja que nous n'y resterons qu'une nuit. Nous ne savons pas ce soir, si c'est ce silence total, oppressant, ayant en lui quelque chose d'inhumain tant il exclut le mouvement, ou si ce sont ces arbres fantomatiques immobiles, qui nous genent, mais le coeur n'y est pas, n'y est plus, si toutefois il l'a ete!
Et face a ce monde desert et melancolique de ces archipels, ce douloureux soupir nous vient a l'esprit:
C'est une fatigue sourde, encore plus profonde que jamais.
La pluie a rempli la gourde, celle des frustrations enterrees.
C'est alors qu'on abandonne, que l'on tourne le dos.
Las de cette tristesse qui resonne jusqu'au coeur du repos.
Estero Arboles espectrales, isla Benjamin, Canal Perez Sur: 44 39 560 S / 73 52 960 W
Mercredi 05 decembre 2007
Decides, nous le sommes, a fuir ces "spectres" qui n'ont pas change d'aspect maheureusement pendant la nuit. Et pourtant, a l'heure tres matinale a laquelle nous ouvrons l'oeil, nous sommes engloutis sous la "nieblina" joli petit nom qui signifie "brouillard", peu racoleur! Ce matin, le silence est particulierement immense, envoutant, presque surnaturel tant la brume s'impose. Le pays tout entier semble enveloppe d'une atmosphere etrange. Heureusement que quelques cormorans passent pres de nous pour nous rassurer sur un point: il y a encore un brin de vie! Nous ne "sentons" pas trop bien la journee, mais nous voulons avancer sur notre route et trouver un mouillage plus "sympathique" a tout niveau. Alors, allons! "Adelante"! La solitude est encore plus effrayante dans cette ambiance humide et cotonneuse, sous ce plafond si bas, que la mer et le ciel ne font qu'un. Nous avons l'impression que le jour ne se levera jamais, car au fil des heures, notre horizon, deja si limite, se bouchera de plus en plus. Les cheveux d'anges qui s'accrochaient aux sommets et aux versants des montagnes, deviennent tignasse epaisse et grise de "Saint-Pierre". Le brouillard se transforme en crachin, puis en pluie et c'est tout juste si nous visualisons la pointe suivante, au cours de cette remontee des canaux. Quel sale temps! La pluie nous fouette le visage aux debouches des bras de mer les plus ventes. Quelle sale navigation! Nous sommes trempes jusqu'au fond de la culotte, et maudissons ces fabriquants de vetements marins qui croient vous vendre des merveilles de la haute technologie! Qu'ils aillent au diable, et que l'enfer pour eux soit aussi pluvieux que cette Patagonie!
Nous oublions notre peine dans le vol de ces nombreux oiseaux qui nous accompagnent aujourd'hui. Nous avons droit a la panoplie quasi complete de ces petits etres legers qui defient le vent et les courants de maree et qui se preoccupent si peu de leur aspect mouille. Que l'etre humain est malheureux et complique! Pauvre de nous!
Les cormorans, les plus nombreux, nous depassent a vive allure. Ils ont toujours l'air de savoir ou ils vont. Les sternes blanches par deux ou trois seulement, se font remarquer par leurs cris stridants et les albatros aux sourcils noirs, s'ils ne planent pas, c'est qu'ils attendent lourdement, bouchonnant, a l'air bien embete comme des enfants punis. Les petits pingouins, qui doivent certainement nicher dans les infractuosites du granit frangeant le littoral, font surface en eclaireur, pour mieux plonger a l'approche de notre etrave.
Au niveau du canal "Perez Norte", soit quarante-quatre de latitude sud environ, nous avons le plaisir de cotoyer de nouveau les pelicans, ces gros bombardiers majestueux, souvent accompagnes d'ailleurs d'un ou deux goelands qui tentent de se mesurer a leur envergure ou bien qui esperent que Maitres pelicans pechent a leur place.
Les dauphins en quete de nourriture font quelques apparitions discretes dans les zones a remous. Ils ne nous font profiter que de leur ailerons arrondis de la couleur du plomb.
Il nous tarde vraiment de planter la "pioche". C'est davantage grace au G.P.S., qu'a l'observation de la cote, que nous arrivons a l'entree de la Caleta Valverde, une anse assez ronde sur la cote est de l'ile de meme nom. Pour l'instant, avec le vent de nord-est que nous touchons, l'abri est relatif et Inia se dandine au bout de sa chaine. Mais le vent dans cette direction ne va pas s'eterniser. Le plus important est de retrouver des eaux calmes et peu profondes pour arreter cette navigation d'aujourd'hui, et se secher rapidement. Nous allumons sans plus tarder le poele.
Nous cherchons a oublier la misere environnante et nous nous laissons bercer par le mouvement d'Inia qui invite a la sieste dans notre interieur douillet.
La meteo ne prevoit guere d'amelioration du temps. Alors demain sera un autre jour.
Caleta Valverde, Isla Valverde, canal Perez Norte: 44 20 100 S / 73 46 380 W
Jeudi 06 decembre 2007
La continuelle cape de nuages bas et la pluie qui effacait tout contour, hier, se sont elevees d'un cran vers midi, nous permettant enfin de decouvrir les limites de notre anse et les silhouettes des iles vertes au dela du canal. De la a sauter dans le kayak pour partir en exploration! Il nous faudra attendre encore un peu que le temps s'ameliore un tantinet pour nous seduire. Nous saisissons un petit creneau, juste avant une bascule du vent, pour quitter le bord. Nous laissons tranquilles les deux petites plagettes de gravier qui ne presentent pas grand interet et remontons a pieds un lit de riviere peu profonde tres charmant. L'ile Valverde, hormis qu'elle pleure ses mille ruisseaux, comme toutes les autres iles, a un petit quelque chose de different. Elle est nee "schisteuse", et elle vieillit "schisteuse"! Ceci apporte une variante dans l'aspect general du paysage. Le socle de schiste est plus dechiquete que le granit. Avec des aretes feuilletees, aigues plutot qu'arrondies, les bottes glissent beaucoup moins a chaque pas et c'est bien plus agreable pour les delicats promeneurs que nous sommes!
Ces affleurements vomissent des filons entiers de feldspath et de quartzite qui se retrouvent dans le lit du ruisseau sous l'aspect de petits cailloux bien jolis a ramasser. Mais soyons raisonnables, le bateau est deja lourd de toutes ces roches cristallines extraites a droite et a gauche.
L'eau du ruisseau est tres ferrugineuse et donne une teinte rouge a l'eau de la baie qui s'additionne a la couleur pisseuse habituelle. Que nous sommes loin des bleus des lagons du Pacifique!
Une pluie de grosses gouttes nous rince une nouvelle fois. Meme les goelands semblent cloues aux flots et attendent que le rideau passe avant de redresser tetes et ailes.
Vendredi 07 decembre 2007
Un coup de vent nous reveille dans la nuit et c'est du bonheur, car quelques trouees dans le ciel nous permettent de caresser des yeux les etoiles. Elles nous semblent si proches, tant elles sont lumineuses, nous serions presque tentes de tendre le bras pour les toucher. Mais, il fait froid dans le bateau, et le bras est mieux sous la couverture! Les etoiles se donnent de la peine pour nous signaler que, en d'autres lieux, nous pouvons compter sur elles. Nous n'aurons qu'a nous accrocher a Orion!
Nous recuperons notre nasse, immergee la veille pres des rochers a l'entree de la baie, mais, hormis des etoiles de mer violettes et une poignee d'escargots, elle est vide.
Nous levons l'ancre et reprenons notre route vers le nord, pour terminer de remonter le canal "Perez Norte". Le petit vent du matin forcit de plus en plus, et en sortie du canal, l'ouverture entre les iles n'est qu'un tapis de laine blanche qui s'effiloche en embruns. L'atmosphere devient fumeuse. Nous croisons des "lanchas", petites et grandes, nous approchons de Melinka, le village de l'archipel des "Guaitecas". Notre intention de mouiller au sud de l'ile "Amita", au milieu de cette etendue d'eau, est compromise. Le vent de sud-ouest rend ce mouillage impraticable. Alors nous rentrons de la toile et continuons, sous genois seul, pousses par la "main" du vent, vers le nord, en direction des iles des "Guaitecas" qui offrent des abris plus serieux pour ce type de vent. Nous passons par le travers de l'ile "sans nom", un manque d'inspiration evident de la part des cartographes, a moins que ce ne soit le sujet d'une quelconque querelle! Il n'empeche que le travail de localisation et de denomination de l'ensemble des iles, ilots et roches a fleur d'eau qui constituent toute la Patagonie est colossal, et il a fallu drolement se creuser la tete, bien qu'il y ait des "doublons". Nous n'en voulons a personne si la cartographie reste incertaine et incomplete, plus mysterieuse donc.
Nous trouvons refuge au nord-est de l'ile Betocoi. Entre deux pointes rocheuses, une assez grande baie conique s'enfonce dans les terres, et offre une protection. Peu de temps apres notre arrivee, un petit bateau de pecheurs de crabes, le tuyau du poele fumant comme comme une locomotive lancee a "pleine vapeur", jette son grapin non loin de nous a la facon Obelix. Cette presence de couleurs vives et cette odeur de cheminee sont fort appreciables. Le vent continue sa progression dans la haute gamme. La houle s'emplifie et fait danser nos bateaux, meme dans la baie. Nous nous refugions dans la sereine lecture! La navigation devient interdite dans le golfe de Corcovado pour les bateaux de moins de vingt cinq tonnes. Nous sommes en marge de l'anticyclone qui se dispute le terrain avec les depressions plus au sud, et leurs armes "blanches" de predilection pour l'eternel combat sont ces fameux fronts plus ou moins actifs. La situation de ces jours-ci n'est, ni franchement bonne, ni franchement mauvaise. Sujet non clos...
Caleta Betocoi, Isla Betocoi, archipel des Guaitecas: 43 58 550 S / 073 47 200 W
Samedi 08 et dimanche 09 decembre 2007
Bascule au sud-ouest, bascule au nord-ouest, le vent ne veut pas se decider dans une direction. Nous mettons notre maison sur le dos, et l'escargot s'en va ailleurs. Six milles nautiques plus au nord, l'ile Clotilde nous propose un mouillage ideal pour toute direction de vent. Nous changeons de place de bonne heure, avant l'arrivee du front qui s'annonce pour ces deux jours a venir. Nous sommes au coeur de cet archipel a l'extremite nord des Chonos qui baigne continuellement dans les courants et c'est sans doute la raison pour laquelle beaucoup d'oiseaux se rassemblent autour de ces iles basses qui flirtent avec le large. L'ocean, le grand, le vrai, est a portee d'ailes, a portee de nos propres ailes. La "Boca del Guafo", mais aussi le canal Tuamapu sont de veritables ouvertures sur le large, par les quelles l'eau "fraiche", l'eau "neuve", l'eau "bleue" rentre, triomphante, et encercle les iles des "Guaitecas" avec force et bouillons sales. Une sensation nouvelle nous envahie: nous respirons et retrouvons nos marques! Les canaux etroits et les montagnes ecrasantes sont desormais derriere nous.
Du cote du barometre, c'est la chute libre! Nous perdrons, cette fois-ci, vingt-trois millibars en dix neuf heures! La nuit de samedi a dimanche, particulierement noire sous un ciel de plomb, est tres ventee. Nous la passons difficilement en restant eveilles car nous nous attendons toujours a un derapage. C'est penible de ne pas avoir confiance en la tenue de l'ancre sur ces fonds inconnus, et les rafales sont bien plus malsaines qu'un vent regulier. Nous culons quand meme d'une longueur de bateau. Le vent fort se maintient toute la journee de dimanche, le barometre entamant sa remontee tout aussi vertigineuse. La nuit blanche nous laisse vasouillards, on trainasse dans le carre, entre lecture, sommeils brefs et tasses de the.
Nous nous faisons la reflexion qu'en sept ans de navigation, c'est la premiere fois que nous trouvons nos journees bien creuses. Ce mauvais temps repete, propre a la Patagonie, ouvre la voie d'une vie proche de l'ennui et de l'abrutissement, suspendus aux levres des tempetes paralysantes. Ce n'est d'ailleurs pas une vie. C'est une etape qui n'a aucun sens si on la prolonge. Seule, l'activite "lecture" nous enrichit, et nous trouvons de l'apaisement dans cette notion de sagesse et de patience que nous apprenons a decupler en ce moment. Ce sera bien un des rares points positifs de cette navigation la.
Caleta Momia, Isla Clotilde, archipel des Guaitecas: 43 56 590 S / 073 46 950 W
Lundi 10 decembre 2007
Apres avoir ecoute les previsions meteorologiques sur la B.L.U., nous decidons de lever l'ancre. Objectif: traverser la "Boca del Guafo", ce qui n'est jamais de tout repos, meme s'il n'y a qu'une trentaine de milles qui separent les "Guaitecas" des bancs rocheux, pointus comme des dents de requins, qui debordent au sud de Chiloe.
Nous avons une toute petite fenetre correcte de vent de sud-ouest, avant le prochain coup de tabac. Il faut en profiter. Filons de la! La traversee devrait etre plaisante. Les courants puissants de l'ocean penetrent par cette bouche et se heurtent a l'ile Guafo, en plein milieu un peu au large pour mieux se diviser et prendre de la force au centre de cette ouverture. Des remous s'ajoutent a la houle plus ou moins monstrueuse selon les coups de vent. Aussi, il ne faut negliger, ni les conditions meteorologiques du moment, ni les calculs de maree. Malgre cela, la "Boca del Guafo" reste "gentillette" en comparaison avec l'enfer que doit etre le "Golfo de Penas"!
Nous confions au temps cet archipel des "Guaitecas" et "Melinka", son bourg principal de maisons colorees, identique au village d' Aguirre. Les iles basses disparaissent rapidement dans notre sillage, alors que la "grande" Chiloe se dessine deja a notre etrave. Nous ouvrons et refermons des tiroirs, dans les quels nous glissons des souvenirs et des emotions colores ou decolores. Depuis notre depart des cotes francaises, c'est bien la premiere fois qu'une destination ne nous aura pas franchement plu!
Toutes voiles dehors, nous traversons la "Boca del Guafo" sur une houle de quatre metres, venant du large. La cordillere, a l'est, reste gommee dans un ciel blafard et a l'ouest, la visibilite est guere mieux. Nous ne distinguons pas l'ile de Guafo. Cet anticyclone de l'Ile de Paques, nous le sentons proche, mais des mains plus hargneuses le repousse encore.
Un jet, un souffle, une infime partie de dos noir, des remous et c'est tout! Cette baleine la, nous croise dans une indifference totale! Nous observons par notre travers, la houle se briser sur les hauts fonds au sud de Chiloe. Ce sont de veritables gerbes d'eau qui grimpent au ciel. Ce n'est pas possible que des cormorans puissent tenir dans ce fracas!
A l'arrivee sur la pointe sud de Chiloe, le vent s'accelere et nous aide a contrer le courant de maree descendante qui commence deja a forcir le long de la cote. Nous croisons pas mal de bateaux de peche qui en profitent d'ailleurs pour rejoindre le large. Coups de klaxon, nous reconnaissons bien la la sympathie des Chilotes.
Le mouillage de San Pedro, au sud de Quellon, est toujours aussi rouleur, mais il nous accueille dans un calme verdoyant, style Chonos, nature encore vierge et bien arrosee!
Estero San Pedro, Isla Chiloe: 43 19 470 S / 073 41 300 W
7 - La poursuite vers le soleil
Mardi 11 decembre 2007
Nous avons encore le temps d'avancer de quinze nautiques vers le nord, pour nous ecarter un peu du front qui sevit deja a la latitude des Guaitecas. La mer est argentee et le ciel lourd, d'un gris noir, promet quelques grains, mais finalement nous passerons entre les gouttes. Beaucoup d'oiseaux en bancs "circulent" dans le golfe de Corcovado, au gre des violents remous permanents crees par la houle de fond du Pacifique. L'endroit doit etre poissonneux. Les petites sternes blanches prennent les bouquets de "kelt" a la derive pour des tapis flottants. Au sec, les "papattes"! Les pingouins font des petits bonds nerveux inattendus. Apres avoir depasse le secteur de Quellon, nous longeons la cote de falaises de gre et nous nous insinuons dans le tres etroit bras de mer du nom de "Huilad", d'un charme champetre certain. Quelques maisons ici et la se dissimulent sous de grands melezes et eucalyptus, plantes arbitrairement, ou emmergent de la foret plus clairsemee. Les paturages a vaches et a moutons animent un peu ces collines uniformes. L'implantation des "Salmoneras" a l'interieur meme de "l'estrecho" occasionne un va et vient regulier de bateaux et de barges. Nous nous sommes trouves une petite niche tranquille, en dehors du trafic, protegee du vent de NW. Si il n'y a pas une seule ride a la surface de l'eau a cet endroit, elle demeure toutefois perturbee sous les effets du courant. Les mouettes a tete grises s'en regalent (de cette perturbation), toujours a l'affut de quelques cochonneries a glaner du bout du bec, mangeables ou pas mangeables, qui derivent avec les algues.
Nous avons un contact radio avec une patrouille, en 4x4, que nous reperons sur l'autre rive. L'Armada, omnipresente partout, epie, constate, rapporte le moindre mouvement, le moindre geste de quiconque!
Les us et coutumes de Pinochet ne sont pas perdus, apres tout, qui s'en plaint? NOUS.
Cette fin d'apres-midi tranquille nous incite a nous laver et nous en profitons pour nous couper les cheveux. Nous immergeons, sans trop de conviction, notre nasse, non loin du rivage.
Estero Huilad, Isla Chiloe: 43 03 700 S / 073 31 900 W
Mercredi 12 decembre 2007
Quelle mauvaise surprise de constater, ce matin, que notre nasse a disparu dans la nuit (c'est a faute de la conviction). Nous avons beau la chercher, en ratissant la zone en kayak, au cas ou les courants nous l'auraient deplacee, mais le resultat est le meme. Envolee, la nasse! Quelqu'un nous l'a volee, et encore heureux, qu'il n'ait pas emporte le kayak, reste a flots, qui etait peut-etre, lui-meme, l'objet convoite. Mystere! A moins que ce ne soit le "Caleuche", le bateau fantome de toutes les legendes Chilotees, qui nous ait fait un sale "coup". Il n'empeche que nous sommes "ecoeures" et bien tristes, car, a l'interieur de notre nasse, nous y avions laisse les dents des lions de mer, aux bons soins des crabes. Nous pleurons davantage cette perte que celle de la nasse, qui, nous l'esperons vivement, servira encore.
C'est decu que nous quittons ces lieux aux apparences enchanteresses. Qu'il est bien difficile de re-cotoyer la "civilisation"!
Essayons d'oublier et cap au nord! Le vent de face n'est pas trop fort. Nous passons entre l'ile Tranqui et Chiloe. La route est toute en courbes entre ces deux iles rapprochees. Il fait froid et humide sous ce ciel bas. Peu de vie sur l'eau. Nous visons l'entree d'un nouveau bras de mer de la cote Chilote, tres long et tout aussi etroit que le precedent, encore plus mignon: "l'estero Pailad". Une serie de "Salmoneras" envahit la passe, puis "l'estero" retrouve son ambiance paisible de campagne insulaire ou la vie s'organise entre deux rives. Des fermes de nouveau, une jolie petite eglise jaune avec son cimetiere, une ecole blanche et son terrain de sport pour une dixaine d'eleves, un moulin a eau abandonne, mais pas a proprement parle de village. Les maisons sont eparpillees et les gens utilisent des barques pour "se vehiculer".
Les chilotes ont, depuis toujours, une vie partagee entre la mer et la terre, meme si les fruits de leur labeur change de gout. Plusieurs facteurs rentrent en ligne de compte, nous les avons deja evoques. Le changement de climat, devenu bien plus humide (et nous pouvons en temoigner !), fait que le ble pourri et les patates n'arrivent plus a secher correctement. Les moulins a farine sont desertes et les champs cultives mis en pature (production de lait pour le beurre et le fromage). Depuis plus de dix ans, la population se recentre sur les elevages de saumons et de coquillages.
Nous jetons l'ancre devant l'eglise par dix metres d'eau, plus en amont, le bras de mer est envase. Mais le courant est fort et compte tenu de la meteo qui se degrade, nous optons, apres "autorisation demandee a la sauvette aupres d'une personne qui passait, chemin faisant", pour l'amarrage a un des coffres disponibles pour les bateaux.
La dessus, se presente a notre bord, une barque pourrie manoeuvree par l'ivrogne du coin. L'homme monte sur le pont, a l'aise, sans y etre vraiment invite, et nous commencons a "taper le bout de gras" sur le temps qu'il fait, les activites des gens ici, la vie qui a bien change, les rares voiliers qui font escales ici (consideres comme des "bodegas", on le voit venir!) etc...Vu l'odeur de vinasse et de crasse que l'homme degage, nous n'avons pas envie de le faire entrer a l'interieur du bateau, d'autant plus que nous devinons vite l'interet qu'il met a cette visite. Il finira par prendre conge en nous taxant quand meme un litre de rouge, et "monsieur" en plus fait la moue parce qu'il aurait prefere du blanc! Non mais!
En debut de soiree, une heure de soleil nous est accordee puis une chape blanche recolonise le ciel, vent fort, pluie et grains prevus demain. Nous souhaitons prolonger d'un jour ou deux l'escale a Pailad. Les cygnes a cou noir et quelques canards profitent des dernieres heures de clarte. A l'approche de cette fin de decembre, il fait jour jusqu'a vingt-deux heures.
Estero Pailad, Isla Chiloe: 42 51 530 S / 073 35 940 W
Jeudi 13 decembre 2007
Pas de doute, un front passe avec pluie et vent, mais ce n'est pas violent. "Notre" ivrogne doit attendre que nous debarquions par chez lui, mais la pluie nous dissuade de mettre le nez dehors. Tant pis pour la decouverte de l'autre berge. Le pain cuit au four et nous embaume comme a chaque fois. Un voilier aux couleurs de l'Angleterre debouche sur le plan d'eau en fin d'apres-midi. Cela faisait bien longtemps que nous n'avions pas croise un autre "yate"! Sans surprise, "notre poivreau" de service investit le pont des arrivants pour le litron de bienvenue! L'accueil a Pailad est a revoir! La fin de journee s'arrange et nous promet des conditions favorables pour naviguer demain.
Vendredi 14 decembre 2007
Le petit matin est particulierement calme et deja ensoleille, un vrai delice que de s'eveiller dans cette douceur pre-estivale. Nous nous liberons du corp-mort, passons a la poupe de "Pagos", le voilier anglais, pour saluer les deux enfants et les parents qui sortent la tete par la descente. Nous quittons "l'estero" Pailad avec la maree descendante. La journee s'annonce tres, tres peu ventee! Brise "diesel" incontournable! Au niveau du bourg "Queilen" surplombant une longue langue de sable clair, une flottille de petits bateaux de peche est deja en train d'oeuvrer au niveau des hauts fonds plus a l'est. La mer reluit et les petits bateaux "flottent" dans les airs. Nous avancons sur une mer d'huile sur laquelle les cumulus roses se refletent. Les pingouins et les cormorans percent cette surface immobile, avant que nous venions, nous meme, la troubler. Nous prenons garde de bien deborder cette cote de Queilen qui est tres mal "pavee". Sur notre route, deux cardinales indiquent des bancs a eviter. C'est tres drole de voir ces deux balises se dandiner alors qu'il n'y a pas un soupcon de houle. Notre approche fait fuir quatre lions de mer qui se dorent au soleil, en se disputant le peu de place que propose ce genre de structure metallique.
En laissant l'ile "Lemuy" sur tribord, nous remontons le canal "Yal", passons devant la ville de "Chonchi", peu interessante, vue de la mer, les abords sont enlaidis par les conserveries de coquillages et de saumons. Puis nous mettons le cap sur le mouillage de Linlinao, au sud de "l'Estero Castro". Cette "caleta" parait bien mignonne, mais nous avons envie de profiter de la maree montante et du soleil pour atteindre Castro.
Il est interessant de voir le paysage "evoluer" encore. Lorsqu'on revient du sud, cette progression est d'autant plus flagrante que nous nous etions habitues a des montagnes et des collines recouvertes d'une vegetation primitive. Aux alentours de Castro, les paturages ont vraiment grignote la foret, les plantations d'arbres exportes egalement, comme les eucalyptus et les pleupliers qui s'elancent vers le ciel, avant de passer sous les broyeuses pour finir en pate a papier. Le Chili est champion dans la multiplication abusive de paperasses en tout genre.
Les nuances de verts, en cette saison de debut d'ete, sont infinies. Les genets en fleur, il y a deux mois de cela, sont maintenant fanes, les lupins sauvages d'un jaune plus pale, prennent le relais.
Ce soir, nous avons "pose" l'ancre, non loin d'un voilier canadien ("Alcidae") deja sur place et fraichement arrive de Polynesie (nous passerons la soiree du lendemain avec son capitaine, un fana d'oiseaux de mer).
Nous sommes face a Castro, "la capitale" de la province de Chiloe (trente mille habitants), le mouillage nous semble sur et la ville se cache en ombres chinoises sous les feux d'un soleil couchant agressif.
Estero Castro, Castro: 42 28 670 S / 073 45 400 W
Samedi 15, dimanche 16, lundi 17 et mardi 18 decembre 2007
Castro est a la hauteur de nos esperances en matiere de couleurs et d'harmonie. Dans la realite du "demi-tour", nous ne voulions pas faire cette impasse et nous ne le regrettons pas, pourtant, habituellement, nous sommes assez "frileux" a l'idee de nous frotter a une ville.
Mais il ne faut pas oublier de souligner que nous avons la chance de vivre ces quatre jours, aux abords de Castro, sous un soleil radieux, ce qui chance beaucoup la vision des choses!
Aborder Castro par la mer est dix fois plus beau que de l'aborder par la route, c'est certain! Le violet, le jaune, l'orange, toutes les gammes de verts et de bleus, le rouge et le blanc, sans toutefois se melanger, bariolent le promontoire au dessus de la ligne de "l'estero" sur lequel se sont etalees les maisons. Le rivage est borde de "palafitos", tres typiques de la region, ces maisons rafistolees, plus que modestes, en bois et en tole solidement "assises" sur des pilotis en bois. Les "palafitos" ont l'avantage d'avoir les pieds dans l'eau, sauf a maree basse, ou le bateau de peche attend en bas de l'echelle.
La deuxieme particularite de Castro, c'est sa "cathedrale", qui constitue un superbe amer pour les bateaux. Peu importe la "religion" que l'on pratique, on ne peut pas rester indifferent a l'oeuvre de l'Homme qui cherche par ce moyen a laisser un heritage et a montrer ce qu'il sait faire de ses dix doigts. A l'evidence, de toujours, les Patagons preferent travailler le bois que la pierre. Cette cathedrale surplombe les quartiers colores qui degringolent jusqu'a la mer. C'est la seule eglise a deux clochers. De loin, elle est elegante, malheureusement, de pres, ses peintures couleur "saumon" et violet pour les pointes des clochers sont tristement noircies par la pollution et delavees par les intemperies. Sa construction est plutot originale, une structure en bois recouverte de feuilles de tole mises en forme. Le travail du bois a l'interieur a un certain cachet et nous avons eu cette chance de profiter des effets des vitraux geometriques par les quels le soleil de ces jours-ci s'est infiltre pour jaunir un peu plus les vernis. Mais ce qui nous a le plus interpele, c'est cette maniere d'habiller les statues avec des lainages, des velours et des soieries, plus ou moins a la mode. Tous les personnages de la bible sont presents dans cet edifice, un peu transforme en scene de theatre tres vivante, mais pourquoi pas!
Bain de foule latine, a defaut de bain tout court dans une mer qui reste a une temperature trop fraiche pour nous. La ville est attrayante et de "taille humaine". Castro est une petite ville ou il fait bon deambuler dans les rues a la recherche des fruits de saison, nous nous sommes gaves de cerises en cette periode de Noel! Nous nous gavons aussi de soleil, et bonjour les coups d'U.V.l! Le soleil etant tres dangereux ici.
De l'autre cote de "l'estero", accessible facilement en kayak, c'est la campagne Chilote, ou il est agreable de se rouler dans l'herbe, pique-niquer, regarder les oiseaux, canards, mouettes, cormorans, cygnes, longer le rivage sereinement, loin de la ville. Le caractere rural est souligne par ces gens qui vivent simplement sur cette berge, encore a l'heure de la charrette tiree par les boeufs et des barques en bois calfatees avec des fibres vegetales. Nous voulions voir de plus pres les anciens moulins indiques sur un plan. Malheureusement, l'un a ete demonte, et l'autre etait ferme a clef. Mais de ce dernier, reste visible de l'exterieur sa petite roue a godets horizontale, lechee par l'eau d'un minuscule ruiseau. Ce moulin la, n'est pas plus grand qu'un cabinet de toilette!
Depuis Castro, les departs pour des excursions aux quatre coins de Chiloe sont possibles. Curieux de connaitre un peu toutes les facettes de cette grande ile legendaire, en "epluchant" la carte routiere, notre attention se porte sur une petite route qui part vers l'ouest, et au bout de laquelle se trouve un village: "Cucao", c'est surtout sa situation geographique qui suscite un interet particulier!
Le village de Cuaco est sur la cote ouest de Chiloe, donc, en facade oceanique, et de la, la vue sur l'horizon ne peut etre que garantie! Nous avons tant besoin de voir cet horizon! Lorsque nous en parlons a notre ami Canadien, ancre non loin de nous, et qui vient de se "taper" plus d'un mois de traversee hauturiere entre les Gambier et Chiloe sans voir de terre, il a du mal a imaginer ce besoin! Et puis, il ne connait pas encore cette impression d'ecrasement et d'enfermenent qu'offrent les canaux de Patagonie! Il comprendra plus tard...
Nous laissons donc Inia en toute confiance sur sa chaine, la meteo ne prevoit pas de degradation du temps, et nous pouvons abandonner l'annexe en toute tranquillite sur le ponton de l'Armada, peu ennuyeuse ici, pour une fois. Nous attrapons le petit bus du matin qui part pour Cucao. La gare routiere de Castro est bondee de monde excite. Le bus de Cucao est surcharge, un tier de personnes assises, deux tiers debout. Des visages Chiliens de tout ages, mais aussi des touristes comme nous, et nous les flairont vite, car en general, c'est ceux qui parlent le plus fort, des langues etrangeres a l'espagnol reveillent naturellement nos ouies! Un couple de francais a la retraite, genre, on a tout vu (le vrai sketch de Coluche) qui etale leurs voyages divers "guide du routard" a un autre couple de francais, tres jeunes, eux, qui ne croit qu'en l'amour, un couple de vrais baroudeurs, habilles chez Decathlon, francais egalement (decidemment!) avec de gros sacs a dos couverts d'ecussons de tous les pays, un couple d'allemands, sans doute des anciens sportifs (natation par exemple!) qui mesurent deux metres chacun et qui sont plies en deux dans ce petits bus pour nains, mais ca fait partie de l'exotisme, bien d'autres couples etrangers que nous n'avons pas devisage et nous, un autre couple francais sans billets d'avion en poche, qui ne revons que d'horizon bleu!
Deux heures de trajet sur une piste nous mene a Cucao et a l'ocean, le village qui subit le premier les tempetes de l'ouest. Les arbres rachitiques sont courbes par le vent et brules par le sel, l'ambiance hivernale doit certainement etre particuliere. Comme des gamins a qui il leur tarde de faire un chateau de sable, nous sautons du bus qui stoppe brutalement sur la plage! On ne peut pas aller plus loin! Le grand air sale de l'Ocean! La ligne bleue parfaitement nette de l'ocean. L'ocean et sa houle, l'ocean et ses trains de rouleaux qui viennent mourir sur une tres grande plage deserte de sable clair et dur, jonchee de coquilles de telines. Aujourd'hui, l'ocean scintille, fait mal aux yeux tellement le soleil l'assomme de ses rayons. Et cette energie nous arrive droit dans notre corps. Bientot, c'est ce meme horizon que nous allons percer de notre etrave. C'est cette chaleur que nous etions venue chercher aujourd'hui, apres tant de mois d'abstinence!
Nous sautons dans les grandes dunes qui sentent bon le lupin en fleurs et la bouse de vache, nous courons sur la plage, nous marchons, marchons. Les embruns cachent les deux pointes rocheuses de part et d'autres de cette immense baie de quinze kilometres de long. L'Ocean gronde, vit, respire.
Mais aussi, l'Ocean ne garde pour lui que le beau, il rejete tout et surtout la misere de l'Homme. Nous avons sous les yeux, l'inattendu et triste spectacle d'une grande baleine bleue echouee, qui termine sa vie comme une vulgaire masse de graisse puante qui n'interesse que les condors. Parce qu'en plus cette baleine la est morte pour rien: le chauffeur du bus nous explique que celle-ci a ete victime de la chasse que les japonnais continuent a developper sur les cotes Chiliennes, soi disant au titre de la "recherche" et malgre les interdictions. Nous n'en croyons pas nos oreilles, avec tous ces bateaux de peches et de l'armee qui sillonnent le secteur... Que de choses nous echappent, ou est la verite? La "pourriture humaine" nous ecoeure une fois de plus, et nous qui venions de terminer de lire "Le monde du bout du monde" de L.Sepulveda qui denonce cette guerre ecologique entre les bateaux-usines etrangers qui chassent clandestinement et tout ame humaine qui essaye de lutter contre cet infernal massacre, suite logique de notre perte.
Nous sommes au vingt-et-unieme siecle, il est de plus en plus rare d'apercevoir une baleine en navigation. Les generations futures ne verront sans doute des baleines que dans des livres "d'histoire naturelle"...
Dommage que notre si bel horizon d'aujourd'hui se voile d'une si pitoyable image.
Et ainsi finit notre voyage au coeur du nord de la Patagonie, avec l'anticyclone qui chapaute Chiloe et les depressions qui continuent de balayer, ete comme hiver, la pointe du continent sud-americain, la ou nous devions aller et ou nous n'irons pas!
De beau mouillage en beau mouillage, sur la cote est de Chiloe, nous approchons de Puerto-Montt pour l'atteindre le 27 decembre 2007, la vieille d'une nouvelle annee et d'une prochaine navigation a preparer.
Le language ne suffit par pour parler de la Patagonie. C'est vrai qu'il faut vraiment venir "voir" par soi-meme. Nous n'aurons sillonne que la partie nord, mais l'experience n'en reste pas pour autant apauvrie. Chacun de nous tous recoit de facon differente le message enigmatique et fluide de ces montagnes d'un autre temps, d'une autre dimension, qu'il croit lire a travers cette ambiance si difficile a decrire. Lorsqu'on n'a pas d'autre conscience du monde, on peut bien supporter cette hostilite. Que recherchons nous, au juste?
Nous avons le sentiment d'avoir vecu la confrontation perilleuse et surtout laborieuse avec les elements, lasses de voir, jour apres jour, la betise et l'ininteret, bafouer le rythme et le style propres a notre philosophie de la voile. Dans cette tristesse qui s'est emparee de nous, dans cette croisiere au gout delave, nous y voyons une chance, pourvu que nous ayons l'audace de pousser a son terme les deductions que cet etat impose. La premiere est que ce coin du monde ne nous correspond pas. La seconde nous commande, ou nous recommande, de reconnaitre que nous appartenons a ceux pour qui le soleil est un besoin, l'horizon, une drogue. La troisieme est que, dans notre liberte de choix, la renonciation est parfois signe de grande sagesse.
Inia va tendre maintenant le nez vers le large et comme elle reconnaitra l'odeur qu'elle prefere, elle suivra la piste du Pacifique sans hesiter.
Quant a nous, portes par notre goelette, plus a l'aise sur l'ocean qu'au milieu de ce labyrinthe liquide sous un ciel toujours noir et au milieu de ce reseau de vents cruels, souvenirs fugaces, nostalgies, pensees melancoliques se bousculent dans nos tetes et l'envoutement de lumieres, de couleurs, nous trouble au point de nous imaginer deja entrer dans l'eau turquoise, nager dans la transparence des eaux bleues et calme d'un lagon, jusqu'a nous perdre au loin, la-bas, dans les mers souvent tranquilles de la Polynesie ou d'autres archipels du Pacifique.
Finalement, quelque part, il y a un autre "monde" qui ne nous a jamais quitte. Il ne s'appelle peut etre pas "le bout du monde", mais nous le surnommons "le bout de nos envies"!
vendredi 18 janvier 2008
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